Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Thomas*, fin de la trentaine.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Thomas* a découvert le sexe à 35 ans. Métaphoriquement, s’entend. C’est qu’après des années à vivre dans le placard, tout au fond, bien caché, le trentenaire a enfin osé s’affirmer. Et il n’a jamais été aussi épanoui de sa vie. Récit.

« J’ai découvert le sexe à 35 ans. C’est comme si avant, je n’avais rien eu. »

Assis devant une tasse de thé dans un café d’Hochelaga-Maisonneuve, Thomas, rencontré au début du mois de décembre, avec sa moustache de Movember et ses bras musclés bien dessinés, a l’air d’un gars comme il en existe tant : bien de son temps. Et pourtant. Son histoire semble tirée tout droit d’une autre époque.

C’est d’ailleurs précisément pourquoi le jeune et joli père de famille a voulu nous rencontrer. Parce que non, son histoire ne se passe pas au siècle dernier. Encore moins à l’étranger. Mais bien ici. Eh oui, il y a encore des hommes comme lui. « Je sais qu’il y en a des dizaines, des centaines, des milliers. » La preuve : « Il y a encore des jeunes en région qui se suicident parce qu’ils sont gais… »

Parlant de région, Thomas sait de quoi il parle : il en vient. « Et si tu viens du Saguenay, de la Gaspésie, si tu es homosexuel, tu ne sors pas de chez toi en criant ça sur les toits. » Tu te tais. Et tu gardes ça pour toi, quoi. Et c’est exactement ce qu’il a fait. Pendant plus de 30 ans, très exactement.

« Je viens de la région, répète-t-il. Un milieu très conservateur. Catholique. Je me suis marié en bas âge. À 24 ans. Avec la première fille que j’ai fréquentée. Ma meilleure amie. »

Sa première fois avec elle, devine-t-on, a été « correcte ». Mais encore ? « Comme je l’avais imaginé », répond l’homme, un brin pudique. « Mais je savais, au plus profond de moi, que je n’étais pas attiré par les filles… »

Je me disais que c’était un secret que j’allais garder jusqu’à la fin de mes jours. J’allais me marier, avoir des enfants, et ne jamais dire ça à personne.

Thomas, fin de la trentaine

Et parce que dans sa famille, on ne parlait pas de « ça », justement (ni de « ça » en particulier ni de sexualité en général), c’est exactement ce qu’il a fait : il s’est marié. Il a eu des enfants. Et il n’en a jamais parlé.

« Parenthèse, nous interrompt-il ici, alors qu’on a un déluge de questions qui se bousculent dans notre tête, aujourd’hui, je me fais un devoir d’en parler très, beaucoup, avec mes enfants. »

Toujours est-il que Thomas a vécu comme ça près de 20 ans avec la mère de ses enfants. Les 10 premières années, « je trouvais mon compte », dit-il, sans s’épancher sur le sujet. « J’avais des érections. On avait des relations. Et j’ai fait des enfants. » On comprend qu’il n’exultait pas, donc. Mais plutôt qu’il refoulait. « J’étais dans une spirale, confirme-t-il. Dans ma tête, il n’y avait pas de porte de sortie. J’avais ma famille. Il y avait le regard des autres. Le jugement dans ma vie professionnelle… »

Parce qu’en plus de venir d’une région « conservatrice », Thomas a aussi choisi un métier « conservateur ». Un métier un peu « macho », disons, où « l’hétérosexualité est très valorisée », résume-t-il. Pensez vestiaire. Boys club. Et « blagues de tapettes ». Mais Thomas est bon comédien. Et pendant des années, il a joué le jeu. Quand ses collègues faisaient des blagues de boules ou sifflaient une fille, il embarquait. « Et personne ne s’est jamais douté de rien. » Il faut dire qu’il est « tellement masculin », lui a-t-on dit et redit depuis.

« Dans ma tête à moi, c’était comme ça jusqu’à la fin de mes jours, répète-t-il. Comment j’ai fait ? Il n’y a pas d’explication. Je ne voulais pas décevoir personne. J’ai été premier de classe au cégep, à l’université, dans ma carrière. Là, j’avais une famille parfaite. Des enfants parfaits. Tout parfait. »

La question nous brûle les lèvres. Jusqu’à ce que… ? Tout à coup, Thomas rougit comme une tomate. « Jusqu’à ce que je rencontre un gars, enchaîne-t-il. Là, tu écris : “ses yeux s’illuminent !” » ajoute-t-il en souriant. Et c’est qu’ils brillent pour vrai. On entre enfin dans le vif du sujet.

Deuxième parenthèse : il faut savoir qu’à l’époque, il y a quelques années à peine, donc, cela faisait déjà trois ans que sa femme et lui ne se touchaient pas. Ne se touchaient plus. Parce que le couple, les enfants, « la vie »…

D’où le revirement, une sorte de crise de la trentaine identitaire.

Je le sentais à l’intérieur. Je vieillis. Je ne parais pas si pire. Je suis en forme et je prends soin de moi. […] Je me disais : ça ne se peut pas qu’à 35 ans, ma vie sexuelle soit finie !

Thomas

Effectivement, non, ça ne se pouvait pas. Et elle ne l’était pas. C’est précisément à ce moment-là qu’armé d’un hoodie et d’une casquette, question de ne pas se faire reconnaître, Thomas a osé, pour la première fois de sa vie, entrer dans un bar gai. Et depuis, tout a déboulé.

Il a d’abord eu une première aventure avec le serveur. « C’était… malade », bafouille-t-il en cherchant ses mots. « Fou, débile. Je ne sais pas si je l’ai compris tout de suite, mais je savais que je ne pourrais plus revenir en arrière. Cette tendresse… Embrasser… Ça faisait des années que ça ne m’était pas arrivé… »

Et puis sexuellement, c’était aussi « électrique ». « C’est difficile à expliquer. […] C’est comme si c’était ma première fois… » À bien y repenser, il a d’ailleurs dû être terriblement « maladroit ». Mais depuis, une bonne vingtaine d’aventures plus tard, avec des hommes rencontrés dans des bars, des saunas ou par des applications, à le voir ici rayonner, on devine que Thomas s’est dégêné. « J’étais très thirsty, résume-t-il. Tellement je n’avais jamais eu de sexe de ma vie. Tellement je n’avais pas eu du bon sexe… »

Évidemment, une fois cette soif assouvie, il ne pouvait plus s’en priver. Ni surtout se cacher. C’était trop « lourd » à porter. Et Thomas a fini par se confier. « Je suis gai », a-t-il carrément dit à sa femme. Et si ça a été dur et douloureux au départ, somme toute, elle a été « extrêmement compréhensive », analyse-t-il, mi-surpris, mi-soulagé. « Elle a fait preuve de beaucoup de respect pour ce que je vis. » Ce n’est pas tout. « Même les réactions des gens que j’anticipais tellement, ça a tellement été relax ; 98 % des gens s’en foutent. Que je sois gai, hétéro ou aux pattes de chaise ! dit-il. Et c’est tellement libérateur. Je ne suis tellement plus la même personne. »

C’est aussi pour cela, très exactement, que Thomas a voulu se raconter. Pour aider tous ces hommes qui, comme lui, se cachent encore et passent à côté de leur vie. Sortir du placard, « c’est faisable » répète-t-il, et c’est surtout « extrêmement libérateur ! »

Aujourd’hui, Thomas est séparé, vous l’aurez compris (« c’est une personne que j’ai beaucoup aimée », dit-il en parlant de son ex-femme avec beaucoup de respect à son tour), et désormais en couple avec un homme, avec qui il continue d’explorer et de vivre une sexualité « très épanouie ». Ce n’est pas rien, quand on apprend qu’adolescent, s’il avait pu prendre une pilule pour être hétéro, il l’aurait fait… « Mais plus maintenant », dit-il. Plus maintenant…

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat