La masturbation est normale, naturelle et saine, dit-on aujourd’hui. Mais on revient de loin. Un livre fait le point. Résumé à la fois divertissant et choquant, mais aussi informatif et pédagogique.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

La cause de tous les maux

Le saviez-vous ? Dégénérescence physique, dessèchement du cerveau, apathie générale, voire mort certaine, il n’y a pas que l’Église à avoir craint, dénoncé et surtout proscrit ce plus vieux plaisir solitaire du monde. Plusieurs philosophes, médecins et scientifiques du XVIIIe et du XIXe siècle ont participé à cette véritable « hystérie collective » (et vous comprendrez pourquoi le mot n’est pas de trop), apprend-on en lisant Ces tabous tenaces – La masturbation, la pornographie et l’éducation, un essai en librairie mardi, signé Patrick Doucet, professeur et auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur le thème de la sexualité, chiffres, études, anecdotes, témoignages et riche bibliographie à l’appui. Si les hommes coupables d’« onanisme » frôlaient ultimement la mort, les femmes, quant à elle, risquaient au passage de devenir nymphomanes ou, pis, prostituées et de voir leur poil pubien, croyez-le ou non, se défriser…

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Doucet,
 auteur de Ces tabous tenaces –
La masturbation, la pornographie et l’éducation

Jusqu’au XXe siècle

Ça ne s’invente pas. L’un des fondateurs de la psychologie américaine, Stanley Hall, publie en 1904 Adolescence, un ouvrage académique dans lequel il décrit la masturbation comme une véritable « perversion sexuelle », responsable de « signes physiques précoces de décrépitude » favorisant entre autres, tenez-vous bien, la toxicomanie et… un intérêt excessif pour le théâtre ! « Quand on réfléchit mal à des choses, ça mène à des aberrations de la sorte », commente Patrick Doucet, qui souhaite pour sa part partager ici son plaisir de la lecture et de l’enseignement, proposant un ouvrage certes divertissant, mais aussi instructif.

Les stratégies pour contrer ce vilain vice

C’est ici que le texte devient choquant, limite violent. Car outre le sport, la lecture de traités archéologiques ou, pourquoi pas, la poésie (!), on suggère pendant deux siècles à tous les pécheurs masturbateurs une variété de stratégies, certaines créatives, d’autres relevant carrément de la torture. Pensez : interdiction de dormir sur le dos, mains attachées aux barreaux de lit, mais aussi gants cloutés, anneaux nocturnes munis de pointes métalliques, infibulation ou ablation du clitoris. Celle-ci a d’ailleurs été pratiquée en Amérique du Nord et en Europe jusqu’en 1925, apprend-on dans le livre. Pis : elle est toujours recommandée dans certains manuels médicaux en 1936.

On veut des noms

Le fondateur du mouvement scout, Robert Baden-Powell, suggère de son côté, outre le sport, de tremper l’organe « dans l’eau froide » pour refroidir ses ardeurs, justement. Avant lui, au XIXe siècle, Sylvester Graham et John Harvey Kellogg inventent leurs biscuits et leurs fameuses céréales, volontairement fades et peu épicés. Ce n’est pas innocent : on souhaite ici tout sauf stimuler l’organisme, bref calmer les ardeurs des jeunes mangeurs. À ce sujet, on apprend aussi que M. Kellogg a vanté les mérites d’une circoncision sans anesthésie, « plus salutaire si l’enfant conservait l’idée d’une punition ».

PHOTO ARCHIVES WIKIPEDIA

Robert Baden-Powell, fondateur du mouvement scout,

L’invention du godemiché

Coup de théâtre pour les femmes. C’est à cette époque puritaine au cube qu’apparaît par ailleurs une invention « médicale » aux pouvoirs insoupçonnés : le godemiché. Conçu d’abord pour soulager l’hystérie féminine (une prétendue maladie dont les Égyptiens se souciaient dès l’Antiquité), laquelle se manifeste par une nervosité, de l’insomnie, des spasmes et un manque d’appétit, et surtout pour assister les médecins qui n’en pouvaient plus de toutes ces séances de « massages de la vulve » (un geste apparemment habituel depuis Hippocrate et jusqu’en 1920), le godemiché apparaît dans les foyers au début du siècle dernier. Son succès est tel qu’on dit qu’en 1917, il y a davantage de vibrateurs dans les chaumières américaines que de grille-pains ! C’était avant qu’on découvre qu’il s’agissait aussi d’un jouet sexuel…

La révolution Kinsey

Avec le tournant du XXe siècle et la publication du fameux rapport Kinsey (et ses 18 000 entrevues), les mentalités finissent par évoluer. On s’aperçoit que la quasi-totalité des hommes a des « expériences masturbatoires », même si celles-ci sont encore teintées de honte. Puis, avec les révolutions sexuelle et culturelle des années 60 et 70, notamment la publication de Betty Dodson (Liberating Masturbation, en 1974), le plaisir solitaire trouve enfin ses lettres de noblesse en tant que pratique de connaissance de soi et d’autonomie sexuelle. Après plus d’un siècle de condamnation, voilà que des clubs de masturbation voient carrément le jour !

Des tabous qui persistent

Mais quoi qu’en dise cette féministe et éducatrice, on est encore bien loin de la libération de la masturbation. À preuve : jusqu’en 2008, il est carrément illégal au Texas d’acheter ou de vendre un vibrateur, à moins que ce ne soit pour un usage voué exclusivement au massage. Les acheteurs (acheteuses) devaient carrément signer un document légal pour s’en procurer, s’engageant à ne pas l’utiliser à des fins impudiques. C’est dire qu’on est loin d’en avoir fini avec le puritanisme et un certain discours religieux. D’autres questions demeurent toujours délicates, notamment la sexualité des personnes âgées, la masturbation en couple et, surtout, la consommation de porno (en couple ou non).

La porno, ce grand tabou

L’auteur y consacre deux chapitres entiers, truffés de statistiques à la fois surprenantes, mais surtout jusqu’ici peu vues, et surtout peu entendues. Selon les chiffres, entre 30 et 86 % des femmes en regardent. Et pas seulement pour plaire à leur conjoint. Au contraire. Selon diverses études, la porno stimule, informe, contribuant même à élargir le répertoire des activités. Pour en finir avec le tabou de la consommation de porno, justement, particulièrement mal vue, socialement parlant, par les femmes en général, et par plusieurs féministes anti-porno en particulier, Patrick Doucet ose poser plusieurs questions (taboues toujours, c’est le sujet du livre après tout) : est-ce forcément dégradant ? a-t-on raison de s’en inquiéter autant ? et si c’était aussi bénéfique ? Au-delà du discours alarmiste ambiant, « est-ce qu’on ne pourrait pas avoir une vision plus juste ? », conclut le professeur.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE DE L’ÉDITEUR

Ces tabous tenaces – La masturbation, la pornographie et l’éducation, de Patrick Doucet

Ces tabous tenaces – La masturbation, la pornographie et l’éducation
Patrick Doucet 
Québec Amérique
230 pages
En librairie le 21 janvier