Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Virginie*, 40 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Elle a été agressée enfant, violentée adulte, et voilà qu’à 40 ans, elle renaît. Se découvre. Et s’épanouit. Entretien lumineux avec une femme qui « revit ».

Virginie*, 40 ans, rayonne. Littéralement. Elle sourit derrière son masque rose, et ça paraît. C’est qu’elle a très hâte de se raconter. Pour cause : elle vit un sacré revirement.

Assises toutes les deux dans un stationnement de centre commercial (une entrevue en temps de pandémie, parfois, ça donne ça !), Virginie, coquette brune aux grands yeux, se plonge dans les confidences sans se faire prier ni s’importuner du contexte particulier de l’entretien.

Sa découverte de la sexualité ? « Compliquée », répond-elle tout de go. « J’ai été agressée à 7 ans... » Le grand frère d’une copine lui a fait des attouchements, une affaire restée lettre morte dans sa famille pendant des années, tellement que Virginie a fini par se demander : « OK, ma grande, as-tu inventé cette histoire ? »

Toujours est-il que longtemps, Virginie a eu peu confiance en elle. Très peu confiance. Au point où, à 15 ans, « très amoureuse » d’un garçon (« il m’avait offert ma première nuisette en soie », se souvient-elle encore), dès que l’affaire est devenue « sérieuse », elle a « vraiment eu la trouille » et l’a quitté. Et elle l’a surtout toujours regretté.

Ont suivi quelques amourettes et aventures sans « rien de marquant », à un détail, de taille, près : Virginie est capable de donner, mais incapable de recevoir. Quoi ? Un « cunni », tout précisément. Le blocage est total.

Ce n’est pas possible, ça me dégoûte.

Virginie

Un « dégoût » qui va la suivre des décennies.

Au début de l’âge adulte, après une rupture amoureuse, Virginie « s’effondre ». Littéralement. Pensez dépression, puis hospitalisation. Une psychothérapie plus tard, « l’évènement de l’agression » ressort. « Et je me rends compte que je n’ai pas inventé ça. Ça s’est réellement passé... »

Elle remonte doucement la pente et poursuit avec des relations « sans lendemains ». Si elle prend son pied ? « J’aime ça, répond-elle franchement. Je n’ai jamais d’orgasme incroyable, parce que je suis très orientée vers le plaisir de l’autre. Et le mien, je ne le considère pas tant que ça, en fait... »

Au début de la vingtaine, elle rencontre un homme à qui elle dit frontalement : « Je n’aime pas les cunnis. » Il lui répond aussi frontalement : « Dommage, parce que je suis super bon ! » L’homme en question, elle le marie. Et il lui fait des enfants. « On le fait souvent, dit-elle, mais de moins en moins je prends mon pied. C’est très tourné vers lui. Et il me reproche de ne pas dépasser mes blocages à plusieurs reprises. »

Pire, « il me fait comprendre : “Si tu ne te dévergondes pas, j’irai voir ailleurs...” »

Avec le recul, Virginie le voit clairement : « Il avait une emprise sur moi. » Ce qu’elle ne nous a pas encore dit, c’est qu’en prime, monsieur avait « un problème d’alcool ». Quand il buvait, donc, il « pétait un câble », donnait des « coups de poing au mur » et lui lançait des « livres à la gueule ». « Quand il était soûl, s’il avait envie, je subissais. Je me laissais faire... »

Je faisais l’amour pour lui faire plaisir et avoir la paix. Dans notre vie intime, ç’a juste été ça.

Virginie

Une soirée de coups de gueule de trop, Virginie finit en maison d’hébergement, en plein milieu de la nuit, avec ses enfants. « C’est difficile d’admettre que tu es prise dans la violence conjugale. En maison d’hébergement, j’ai vraiment touché le fond... » Il faut dire que pendant près de 20 ans, elle a été dans le déni. « J’étais très amoureuse. J’ai des enfants avec lui. Et puis, je croyais au mariage. C’est hyper important pour moi... »

Sauf qu’après l’aventure en maison d’hébergement, une page est finalement tournée. Et pas à peu près. Mais lisez plutôt la suite. Car on arrive (enfin !) dans le vif du sujet.

C’est que l’an dernier (séparée, donc), pour son anniversaire, Virginie a décidé de se faire un cadeau. « J’ai voulu faire quelque chose pour me faire plaisir. » Coup de théâtre, elle décide de réécrire à son amoureux de ses 15 ans. « Je ne l’ai jamais oublié, et pour moi, cette histoire ne s’était jamais terminée. Je l’avais quitté pour les mauvaises raisons. » Grâce aux réseaux sociaux, elle lui envoie une « bouteille à la mer ». Résultat ? Même si tous deux ne vivent plus sur le même continent « on reconnecte comme à nos 15 ans ! ». Ses grands yeux brillent. Ils s’écrivent sans arrêt (« je me souviens de ton rire », commence-t-il), jusqu’à ce que les échanges prennent une tournure coquine. « Qu’est-ce que tu aimes ? », ose son Roméo. Virginie, après plus de 20 ans de vie sexuelle active, confie : « Je te jure, je ne m’étais jamais posé la question ! J’étais vraiment déstabilisée ! » Il en remet : « Est-ce qu’il y a des trucs que tu n’aimes pas ? » Virginie est incapable de répondre franchement. Puis nouveau coup de théâtre : ils se donnent rendez-vous, quelque part sur une plage en vacances (préconfinement, vous l’aurez compris).

Près de 25 ans plus tard, les retrouvailles se déroulent « comme dans un film », s’émerveille-t-elle. « Moi, je ne suis pas extravertie dans la vie, mais là, je lui saute dessus à l’aéroport et je l’embrasse direct. C’est... wow ! »

Bien sûr, ils finissent rapidement au lit. Et là : re-« wow » : « Alors là, je te jure, c’était malade de chez malade », enchaîne Virginie, d’un ton tout à coup complice.

Je me lâche, Silvia, comme jamais je ne me suis lâchée…

Virginie

Oui, si vous voulez tout savoir, elle se laisse même faire un fameux « cunni ». « Pourquoi je me suis privée de ce plaisir-là ? », se demande-t-elle aujourd’hui. Idem pour la sodomie. « En fait, je découvre toute ma sexualité, renchérit-elle. Mais ce n’était pas juste sexuel, on avait tellement de sentiments. C’était tellement fort ! » Monsieur n’en revient d’ailleurs pas. « Je n’ai jamais vu ça, quelqu’un qui s’abandonne à ce point », lui dit-il... Elle n’en revient pas non plus. « Il s’est tellement donné, comme je n’ai jamais vu personne faire un tel don de soi. Moi, c’est tout le temps moi qui donnais. Et là, je recevais... »

Ils se sont promis de se revoir, des retrouvailles avortées pour les raisons que l’on sait. Mais qu’importe, car entre-temps, ils ont poursuivi leur idylle virtuellement. Et de nouveau, Virginie se découvre. Photos coquines, jeux de rôles, jouets sexuels : « Ce gars m’inspire vachement ! dit-elle en riant. C’est tellement pas moi, c’est fou, je me découvre ! [...] Je découvre une sexualité et des désirs que j’ignorais complètement ! »

C’est aussi ce qu’elle voulait ici raconter. La puissance de l’amour, mais surtout de la confiance. Pas n’importe laquelle : la confiance en soi. « J’ai longtemps pensé que j’étais nulle au lit, zéro cochonne, dit-elle. Et je suis persuadée qu’il y a beaucoup de femmes qui vivent une sexualité difficile, de la violence conjugale, et ça teinte tous tes rapports dans ta sexualité. J’aimerais offrir une lueur d’espoir. Je revis complètement. Je me redécouvre... à 40 ans ! », dit-elle en riant, mi-fière, mi-gênée, et visiblement émancipée.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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