Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Brittany*, début quarantaine

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Brittany est « officiellement » célibataire. Officieusement ? Elle a un « bon ami » qu’elle dit, en Saskatchewan, depuis assez longtemps merci. Vous avez toujours tout voulu savoir du sexe à distance ? Vous allez être servis.

La femme, début quarantaine, nous a conviés à une visioconférence le mois dernier, un matin dès 9 heures. Derrière ses petites lunettes, son veston cintré, et ses bijoux assortis, Brittany a tout l’air d’une femme d’affaires. Et effectivement, c’en est une. Elle a une heure, chrono, à nous consacrer.

Avant d’en venir aux faits, on lui demande un peu de nous raconter son passé. Et surprise. Sa découverte de la sexualité, et bien, « en fait », sourit-elle, « c’était avec lui ». Lui, le « bon ami » ? Oui, lui.

À l’époque, déjà, se souvient-elle, « il y avait vraiment une grosse chimie entre nous ». Ils s’entendent à merveille, se comprennent, se complètent. « C’est un match parfait ». Au lit ? « Super doux, attentif, résume-t-elle. Le meilleur amant que j’ai eu. Très à l’écoute. Le sexe, c’est une game qui se joue à deux. Moi je veux qu’il soit satisfait, et lui aussi veut me satisfaire. Et c’est comme ça qu’on réussit à faire une game où tout le monde gagne. »

On ne sait pas trop si elle parle du présent, ou de son passé avec lui, mais qu’importe. Reste qu’à l’époque, ils sont très « amoureux », et ce bonheur dure trois ans. Pourquoi seulement ? « Avant qu’il parte en Saskatchewan », répond-elle. Mais pourquoi partir, et surtout, pourquoi si loin ? « Lui est noir, explique-t-elle. Et il y avait beaucoup de racisme à Montréal. Alors il a décidé d’aller voir ailleurs. Il ne se sentait pas en sécurité. Il se faisait suivre par la police… » Et puis c’étaient les années 90. « Trouver une job, pour la génération X, ce n’était pas facile. » Bref, monsieur a eu l’appel de l’Ouest.

Leur histoire ne s’arrête toutefois pas là, on s’en doute. Parce qu’ils avaient un plan. Ultimement, Brittany irait le rejoindre. Là-bas, en Saskatchewan. Pendant deux ans, ils vivent donc une histoire à distance, à raison de quelques visites par-ci par-là. C’était avant les textos, les réseaux sociaux, le sexe virtuel. Comment survivent-ils ? Le plus simplement du monde, avec une relation non exclusive. « Parce que les circonstances », résume-t-elle.

Pour moi, ça a toujours été très séparé : l’amour et le sexe.

Brittany, début quarantaine.

Alors oui, Brittany a quelques amants, mais rien de sérieux. D’ailleurs, ils n’arrivent pas à la cheville de son amoureux. « Je dirais que c’est tiède. Avec lui, c’était vraiment hot. Les autres ? Tiède. Correct. Le fun. Mais à long terme, ce serait devenu plate vite. »

Et puis ça ne s’invente pas : pour un stage, Brittany déménage à Toronto, et au même moment, monsieur déménage également ; Brittany change de courriel, lui de Hotmail, et tous deux s’achètent des cellulaires, mais se communiquent mal leurs nouveaux numéros. « C’était l’époque des cellulaires qui grichaient ! ». Bref, pour toutes sortes de raisons, nos amoureux tombent ici dans un véritable « néant électronique ». Pire : ils se perdent complètement de vue, et ce pendant plus de dix ans : « ça a arrêté là pour des problèmes de télécommunications ! » On a peine à y croire aujourd’hui, mais pourtant, ainsi allait jadis la vie.

« Là, j’ai eu le cœur brisé. On n’avait aucune façon de se retrouver, confie-t-elle. Moi j’espérais vraiment qu’on allait construire quelque chose ensemble après nos études. Et je me suis retrouvée avec rien. » Elle prend de longs mois à se reconstruire, jusqu’au moment où elle rencontre le père de son enfant, on ne sait trop comment. Elle ne nous confiera pas grand-chose sur lui, à part qu’il était « diamétralement opposé ». « J’ai surtout été avec lui pour ne pas être toute seule », laisse-t-elle tomber. Au lit ? « Correct, aux débuts. » Sans plus ? « On s’est séparé quand la petite avait deux ans. Et ces deux années, on a dû faire l’amour deux fois. Et parce que moi, j’insistais. » Comment elle a fait ? « Je suis une grande masturbateuse (sic), sourit-elle. C’est important de relaxer en fin de journée… »

Ils finissent par se séparer, et Brittany se retrouve monoparentale. C’était il y a 10 ans. « Mais là, Facebook existe », poursuit Brittany, les yeux pétillants. Elle fait donc une petite recherche, laquelle s’avère plutôt fructueuse.

J’avais zéro espoir, mais j’ai envoyé une bouteille à la mer.

Brittany, début quarantaine.

Vous devinez la suite ? Elle retrouve effectivement monsieur : il habite toujours dans les Prairies, est en train de se séparer, et voyage désormais souvent au Québec. Et ce qui devait arriver arrive : ils finissent par se revoir, et après quelques détours et un resto plus tard, les revoilà au lit. Et ? Et non, par contre, ça ne se passe pas exactement comme dans les films. « Ça a été moyen, confie-t-elle. On était tous les deux très nerveux. Mais… on s’est repris le lendemain matin ! » éclate-t-elle de rire. Une fois le stress des retrouvailles passé, ils ont à nouveau « connecté ». Et la connexion ne dérougit pas depuis. « J’hallucinais ! Je capotais. Ça ne se peut pas ! C’était vraiment intense… »

Ainsi est repartie leur histoire à distance. « Je suis complètement retombée amoureuse de lui. » Avec des hauts et des bas. Soyons francs : elle l’a d’ailleurs laissé au bout de deux ans, parce qu’elle sait bien que cette histoire n’aboutira pas. En tout cas pas prochainement. Il ne pourra jamais déménager (ses enfants sont là-bas), et elle non plus (son boulot est ici). Mais elle a fini par reprendre. Pas le choix : c’est son meilleur ami, et plus encore. « C’est mon pilier émotionnel. On se comprend. On se complète. » Avec bénéfices en prime.

Cette fois, elle n’a pas d’amant pour combler le vide de ses absences. Lui ? « Ça ne me dérange pas. » Faute de temps (« je travaille beaucoup, j’ai la garde exclusive de ma fille »), quand l’envie lui prend, elle préfère se rabattre sur ses « sex toys », plutôt que sur une rencontre d’un soir. Et quand ils se voient (aux six semaines, pré-Covid…), c’est toujours « extraordinaire ». « Très passionnel. » Certes, elle en est désormais tout à fait consciente, si c’est si fort et si beau, c’est aussi parce qu’ils se voient dans une bulle, loin du « stress quotidien ». Pas question de se parler de leur ex, du boulot ou des marmots. « Je ne vais pas dire : je fais la bouffe, tu fais la vaisselle », illustre-t-elle. Donc bien évidemment, c’est « smooth ».

Avec le temps, dernièrement, ils ont aussi découvert les joies du « sexe virtuel ». « Selon la conversation, le mood ». « Je suis fontaine, un océan, ça l’allume au boutte ! dit-elle, alors on s’amuse à distance. »

« Quand il vient, poursuit-elle, on va au sex shop et on s’achète des gadgets chacun de notre côté. Tout ça fait partie de notre belle complicité… »

Non, cette « belle complicité » n’est pas que rose. « C’est sûr que j’aimerais ça qu’il soit là plus souvent, soupire-t-elle. Mais ce n’est pas ça la réalité. » Bien évidemment, elle aimerait partager des projets de vie, comme on dit, avec quelqu’un. Mais son quelqu’un est loin. Alors elle se fait une raison. Et en attendant, elle va plutôt bien. « Je suis bien, insiste-t-elle. Je suis super heureuse. » Et qui sait ce que l’avenir leur réserve encore ? « Who knows ? »

La morale de cette histoire ? « Il n’y a pas une seule recette, conclut-elle. Des fois c’est possible être heureux dans une relation à distance. La vie n’est pas parfaite. Mais on prend ce qu’elle nous donne de mieux ! »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat