Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Marcelle*

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

C’est un secret très mal gardé : fatigue, grossesse et libido ne font pas bon ménage. Mais pas du tout. Marcelle le sait, l’a vécu, s’y est attaquée, et y a surtout survécu. Entretien avec une femme enceinte épanouie, qui a retrouvé les joies de sa sexualité.

Mi-trentaine, arborant fièrement un t-shirt « Champagne s’il-vous-plaît » sur son beau bedon rond, la jeune mère nous accueille tout sourire chez elle, pour un entretien au soleil, sur le bord de sa piscine. Entre une bouée de licorne ici, et une serviette de Dora là, disons qu’on devine rapidement que grouillent ici quelques jeunes enfants. Sans parler du tout dernier à venir, tout prochainement. Un cadre inusité pour parler de sexualité. Mais après tout, pourquoi pas ?

« Je suis un livre ouvert », dit en riant la jeune mère, qui plonge dans le vif du sujet sans hésiter, avec le désir manifeste de faire partager son histoire et, surtout, son dénouement heureux, sur un sujet dont on parle étonnamment bien peu : la libido et la maternité.

Avant d’y venir, il faut savoir que Marcelle a découvert la sexualité sur le tard, « très tard » : « J’ai perdu ma virginité à 22 ans, se souvient-elle. J’étais à l’université, une soirée bien arrosée ». Une « belle expérience » sans lendemain. Ont suivi quelques aventures avec des amis « plus, plus », comme on dit. Des histoires « saines » et surtout « sans ambiguïté ». « J’avais une bonne libido. » Jusqu’ici, rien de particulier à signaler.

Ce n’est que dans la fin de sa vingtaine, dans un bar et tout à fait par hasard, que Marcelle rencontre son conjoint et le futur père de ses enfants. « Ça a cliqué tout de suite, et on ne s’est jamais quittés depuis ce temps », sourit-elle de plus belle. C’était il y a 10 ans.

Sexuellement ? « Beaucoup, rit-elle toujours. Souvent. On aimait ça ! » Surtout, « on avait beaucoup de plaisir ». « Mon chum, c’est pas mal l’un des meilleurs que j’ai connus, glisse-t-elle. Quand t’es chaud, oui, c’est le fun, mais quand il y a une relation amoureuse, il y a un plus. Une connexion… »

Vous devinez la suite ? La connexion a été telle que quelques années plus tard, ils ont voulu des enfants. « Mais moi, je n’ai pas eu des grossesses faciles. » Pensez nausées, douleurs, inconforts. Reste qu’à l’époque, ça se gérait encore. C’est à la deuxième grossesse que les choses se sont corsées. « J’avais beaucoup de nausées, je prenais de la médication, j’étais fatiguée. Puis le fait d’avoir un autre enfant à la maison… » Bref, des conditions tout sauf gagnantes pour les rapprochements. Comme de fait : « On a dû le faire deux fois en neuf mois. » Une « panne sèche » qui a perduré même après son accouchement.

J’ai allaité longtemps puis je suis tombée dans un pattern : j’allaite, je suis fatiguée, je me fais réveiller la nuit…

Marcelle, mi-trentaine

Refatigue. Il suffisait que son chum l’approche pour que Marcelle se crispe : « Ah non, il va vouloir du sexe. » Un bisou dans le cou, et elle le voyait venir : « Il va vouloir une pipe. »

Parenthèse, afin d’éviter ici tout malentendu : « Mon chum est hyper compréhensif », insiste-t-elle, à ce moment précis de l’entretien. « Je ne me suis jamais sentie forcée de quoi que ce soit. La pression, c’est moi qui me la suis mise. » Une pression qui s’est manifestée par plusieurs questions : si on ne fait pas l’amour, est-ce qu’il va vouloir aller voir ailleurs ? Pourquoi je n’aime plus ça ? Surtout : où est passée ma libido ? Fin de la parenthèse.

Fait à noter, durant cette panne conjugale, Marcelle a toujours gardé un besoin de se masturber. « De libérer une pression, d’être avec moi-même », résume-t-elle, et ce, une fois par jour. « Mais avec mon conjoint ? C’était plus difficile. Je ne comprenais pas pourquoi c’était comme ça. » Par contre, si c’était lui qui se masturbait ? Elle était « ben insultée ! », se souvient-elle. « C’est ça qui est drôle », remarque-t-elle avec le recul. « Des fois, notre tête décide de croire des choses… »

Besoin d’aide

Toujours est-il qu’à la suite d’une énième tentative de rapprochement de la part de son conjoint, Marcelle a fini par craquer : « Je suis partie à pleurer et j’ai compris que j’avais un problème. J’ai fait un breakdown. Et je me suis dit : “Il faut que j’aille chercher de l’aide.” »

On lui a recommandé une thérapeute en périnatalité, spécialisée en « perte de libido chez les mères », précise-t-elle. Une thérapie qui a changé sa vie, pas à peu près. Parce qu’à la suite de ses rencontres et autres introspections, Marcelle s’est rendu compte de plusieurs choses. D’abord : la perte de libido n’était que la « pointe de l’iceberg », dit-elle, les causes étant multiples et surtout variées, propres à chaque couple. D’où l’importance de consulter, insiste-t-elle.

Chez elle, une chose lui est apparue très rapidement : le manque de communication avec son conjoint. Les « non-dits » et autres « frustrations » accumulées au fil des années. Des attentes non formulées, balayées sous le tapis, vous connaissez ? Elle aussi. C’est maintenant chose du passé. « On a embarqué tout de suite dans la communication, et ç’a été l’un des premiers déblocages », confirme-t-elle. Leur premier sujet de conversation, et non le moindre : leur sexualité.

On n’avait jamais eu de conversation sur notre sexualité. Savoir ce qu’on aime, ce qu’on aimerait essayer. Savoir exactement. On n’avait jamais fait ça !

Marcelle, mi-trentaine

Depuis, ils se textent, s’envoient de petits mots coquins (« rien de hard ! ») et, visiblement, ça marche. Enceinte maintenant de son troisième enfant, Marcelle se dit tout à fait rallumée. « Oui ! Totalement ! »

Mais ce n’est pas tout. « J’ai aussi compris que mon cerveau était dans un pattern, répète-t-elle. Que c’est moi qui m’étais créé un mur. » Un mur entre son statut de mère, de femme et, surtout, d’amante. « Le gap était trop grand, dit-elle. Comme si je n’étais pas capable d’être les trois en même temps. » Mais elle a trouvé comment y parvenir. Et c’est tout simple : « Il me faut du temps pour moi, comprend-elle maintenant. Ensuite, je suis capable de lui donner du temps, à lui, et de nous donner du temps, en tant que couple. »

Elle insiste, parce qu’elle sait que sa révélation pourrait interpeller bien des femmes. « Si c’est si difficile d’être amante, […] si je vois ça comme une tâche […], c’est parce qu’il me manque du temps pour moi ! »

Depuis, tout a changé. Ils font l’amour plus régulièrement. Hebdomadairement. Parfois carrément au milieu de la nuit. Bien sûr, il y a des hauts et des bas. Des coups de fatigue, encore. « Ce sont les fluctuations de la vie : si les enfants dorment mal, si je suis stressée par le travail, c’est sûr. Sauf que, maintenant, je le comprends ! Et je suis moins stressée ! »

Depuis cette « révélation », Marcelle n’en revient pas qu’on dise encore aux femmes, en 2020, de se « forcer », que l’appétit vient en mangeant, et autres phrases vides et dépassées du genre. « Si tu n’es pas bien comme femme, oublie ça, la sexualité, dit-elle. On commence à parler de post-partum, de santé mentale, mais la santé sexuelle... C’est un processus, mais ce n’est pas dit ! Il faut que ce soit expliqué ! »

Le croyez-vous ? Depuis, Marcelle a donc retrouvé son appétit sexuel (« comme si mon cerveau était pogné sur un canal, mais que, là, j’avais changé de poste… »), s’est aussi révélée « fontaine », et quand elle devine que son chum s’est masturbé, eh bien… ça l’excite !

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat