Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Denis*, 64 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Denis* est avec sa femme depuis près de 50 ans. L’amour de sa vie. La première femme de sa vie. Et s’ils ont traversé une sacrée crise cette année, pour une histoire de jeunesse et de tromperie, il a réalisé que le pardon était la meilleure (la seule ?) solution. Récit inspirant d’un homme heureux. Radieux.

Assis dans son bureau, interrompu par quelques coups de fil de son côté, et plusieurs pertes de connexion du nôtre (merci, FaceTime), l’homme de 64 ans (sans l’ombre d’un cheveu blanc) nous fait généreusement, patiemment, le récit de sa vie. Sans jamais perdre le fil. Ni sa bonne humeur. Il ne s’est pourtant jamais raconté à personne. À part à un psy (« d’aucune utilité »), il n’a jamais osé. « À qui voulez-vous que je raconte ça ? J’ai trop peur qu’on se mette à voir ma femme d’une façon différente. Et ça ne donnerait rien. Ce n’est pas ça le but. » En effet. Le but est ailleurs. Et il est d’autant plus noble.

C’est que sa femme, c’est son premier, seul et unique amour. Et il n’en est pas peu fier. « Oui, je suis fier », confirme-t-il, lors d’un entretien virtuel, quelque part à la fin du mois d’avril.

Je n’ai jamais pensé que c’était plus vert chez le voisin. J’ai toujours pensé que mon jardin était le plus vert de la gang !

Denis

Il ne se souvient pas trop de sa première fois. « Oh boy, aucun souvenir », rit-il franchement. Il devait avoir 16 ans. Ce dont il se souvient, par contre, c’est ceci : « On était des amoureux. On était tout le temps ensemble. On se voyait tout le temps. »

Et ça n’a jamais changé avec les années. Et ça aussi, il en est plutôt fier : en 47 ans, précisément, ils n’ont jamais pris de pause, ils ne se sont jamais laissés, ils n’ont même jamais pensé se quitter. Jamais. « Ma mère disait : on ne se couche pas avec une chicane sur l’oreiller. » Et il a appliqué cette règle à la lettre.

Au lit ? « Je me suis toujours arrangé pour qu’elle jouisse. Toujours avant moi », répond-il. Ils ont toujours été plutôt actifs, à leurs débuts, comme avec les enfants. Toujours, insiste-t-il, et ce, malgré les nombreuses grossesses. Et la famille nombreuse qui vient avec. « Les enfants savent quand on fait l’amour. Et ça ne nous gêne pas pantoute ! » La preuve : l’été, en camping, il s’entend encore dire aux enfants : « Ce soir, il va y avoir du vent, le campeur va bouger ! »

Il faut dire que sa femme aime ça. « Elle aime le sexe. Je n’ai pas besoin de la forcer. Ce n’est pas une affaire qu’elle n’aime pas. Et on n’est pas peureux d’essayer des choses. » Des choses ? À travers les années, ils ont en effet eu une aventure à quatre, puis à trois (« mais pas de pénétration », précise-t-il).

L’amant

Toujours est-il que fin vingtaine (avant les enfants), ils sont partis en voyage. Ce devait être une sabbatique d’un an, mais ils ont étiré sur plusieurs années. Ils ont vu l’Europe. Des tas de pays. Même travaillé. À un certain moment, leur vie a eu ceci de particulier que Denis travaillait dans un pays et sa douce, dans un autre. Et ils se voyaient les fins de semaine. C’est là, dit-il, que sa femme l’a trompé. Même si, à l’époque, il ne s’en est jamais douté. Tout ce dont il se souvient, ce sont trois épisodes distincts. Et pas forcément compromettants : un soir qu’ils étaient sortis danser en discothèque, il l’a retrouvée avec un autre homme dans une auto, à jaser (« elle a le droit ! »). Une autre fois, il est rentré une nuit par surprise et elle n’y était pas (« elle avait un party, elle a le droit ! »). Puis une troisième fois, rentrant chez lui à l’improviste, il l’a de nouveau surprise, avec ce même homme, à jaser encore. « Je n’en ai pas fait de cas et ça s’est arrêté là. »

Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. S’ils ne sont à l’époque jamais revenus sur le sujet, l’an dernier, de nouveau en voyage en Europe, ils se sont retrouvés par hasard dans la même rue où, 30 ans plus tôt, sa femme s’était retrouvée en auto avec un autre homme. La rue de la discothèque. Et c’est là que, d’un coup, tout lui est revenu. « Je pense à ça : tu as eu un amant ? »

Loin de nier, sa femme l’a confirmé. Pourquoi elle ne le lui a jamais dit ? Elle croyait qu’il savait. « Tu n’aurais pas pu me dire, non ? Criss, ç’a aurait été bien plus simple ! Et c’est là que ça a explosé… »

Quoi donc ? Leur sexualité. « C’est aussi niaiseux : notre vie sexuelle a réexplosé », dit Denis en riant. Matins et soirs. Soirs et matins. Oui, à 64 ans.

Comme si je voulais enterrer l’ancien avec le sexe.

Denis

Il y pensait sans cesse. Sans parler de sa rage, sa peine et sa soif de tout savoir. Où, quand, combien de fois, combien de temps ? « Aussi bizarre que ça puisse paraître, elle n’a aucun souvenir, dit-il. Blackout. » Une exception : son nom. Denis a donc fait des recherches, en vain toujours. C’est là qu’il a eu la géniale idée de contacter son patron de l’époque. Qui était aussi celui du type en question. Coup de théâtre : « Il est mort à 56 ans. Je me souviens très bien de lui, lui a-t-il répondu. Il a été l’amant de ma femme. Et la cause de mon divorce. » Double soulagement : le type jouait manifestement une game, comme on dit (« il cruisait les femmes des autres »), et son sort était déjà joué. « Je ne pourrais pas lui casser la gueule, il est mort ! Ça a fait descendre un peu la marmite. »

Pas que. Avec le temps, les mois, Denis a cheminé. « À un moment donné, il faut que tu en reviennes », s’est-il dit. Plusieurs lectures plus tard, il est surtout arrivé à cette sage et clairvoyante conclusion : « Si tu ne pardonnes pas à l’autre, c’est à toi que tu fais du mal… » À la Saint-Valentin, cette année, il lui a donc offert une lettre en cadeau. « Je te pardonne. Je t’aime. Et je t’aimerai toujours », nous montre-t-il à la caméra. « À partir de ce moment-là, c’est comme si ça n’était jamais arrivé. On n’y pense même plus. Ça fait tellement longtemps… »

« Ça a quasiment été une bonne chose, ose-t-il. Ça a rallumé notre couple. » En effet, depuis, ils se sont remis à se coucher, puis se lever aux mêmes heures. Ensemble. « On se caresse tous les soirs, puis tous les matins encore, on s’embrasse, puis on se lève. »

Verdict ? « Ç’a a été un gros quatre mois très, très difficiles. Jusqu’à ce que je comprenne que pardonner était la solution. En fait, c’est niaiseux : pour une histoire d’adultère, on se séparerait ? Pour une question d’ego, d’orgueil, alors que c’est la femme de ma vie ? »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.