Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Émilie*, 35 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Émilie* a 35 ans. Il y a 10 ans, elle a offert ses « services », pour l’aider à payer son loyer, voyager, bref, « arriver ». Et non, elle ne regrette rien. Entretien.

« J’ai adoré ça ! », dit-elle en riant, tout au long de la « rencontre » (virtuelle, il va sans dire), assise dans son auto, à l’abri des murs et de leurs oreilles, dans son stationnement devant chez elle. Aujourd’hui mariée et mère, elle sait que son conjoint n’aime pas trop son passé. Encore moins en entendre parler.

Mais qu’à cela ne tienne, elle n’a rien à cacher. Au contraire : elle a envie de se raconter. D’où l’appel, quelque part en avril, confiné certes, mais surtout franc et décomplexé.

« Quand on parle d’escortes dans les médias, on en parle en mal, énormément. Et moi, je n’ai pas de regrets. Oui, j’ai eu de mauvaises expériences. Mais aussi de belles expériences. Et cela fait partie de ma vie. Je ne suis pas prête à dire que c’était pourri », dit la brune aux longs cheveux raides, au look typique de la « voisine » ou « girl next door », comme disent les voisins. « Pour moi, ce n’est pas bien, ou mal, c’est juste un choix que j’ai fait. » Un choix qui nuance selon elle le portrait.

Avant d’en arriver à ce « choix », toutefois, quelques questions. Sa première relation sexuelle ? « 16 ans et demi. Pour moi, c’était super important que ça se passe à 16 ans », répond-elle en pouffant de rire. Une bonne humeur qui ne la quittera pas de l’entrevue, d’une bonne heure et demie. « Il n’y a pas vraiment de raison, je ne voulais juste pas me rendre à 20 ans. Il ne fallait pas que je sois la dernière. » 

Après une deuxième relation qui dure deux autres années, Émilie (qui confirme avoir une forte libido, être bien dans son corps et dans sa peau) s’est mise à « courailler », comme on dit. Sans qu’elle puisse expliquer pourquoi (« je voulais faire ma vie, avoir une famille, des enfants »), elle a par ailleurs multiplié les aventures et autres one-night. Combien ? « Je ne pourrais pas quantifier », dit-elle. N’empêche qu’elle se souvient du « gars de câble » (ça ne s’invente pas), des rencontres en ligne et d’autres amis d’amis d’une nuit. « Je savais très bien que si ça commençait comme ça, ça ne pouvait pas être sérieux, concède-t-elle. Mais j’aimais faire l’amour. Je les trouvais beaux. J’étais jeune et un peu insouciante. »

Parenthèse : oui, elle prenait généralement son pied. « La plupart du temps, oui, c’était ça l’objectif, éclate-t-elle de nouveau de rire. Et si je n’en avais pas, je fakais. Je suis un peu orgueilleuse, oui, oui ! » Ainsi allait sa vie, jusqu’à ce qu’un jour, elle ait une « mauvaise expérience ». C’est-à-dire ? « Le gars a insisté un peu trop, j’ai finalement accepté, puis regretté mon choix, résume-t-elle. Il n’était pas si attirant et il m’a fait mal. » Et c’est là qu’Émilie a eu un déclic. Mais pas celui que vous croyez. 

Si je suis capable de faire l’amour avec quelqu’un de quasi étranger, qui ne me plaît pas nécessairement, si je suis capable de passer par-dessus, et de continuer ma vie sans me sentir comme un déchet, pourquoi est-ce que je ne le ferais pas pour de l’argent ?

Émilie

Elle avait 22 ans. Émilie a d’abord mis une petite annonce en ligne. « En 1 heure 30 min, j’avais plus de 200 courriels, dit-elle, à ce moment abasourdie. Je capotais. J’ai enlevé mon annonce et je me suis mise à trier. » Elle a fini par tomber sur un homme de 20 ans, « puceau » qui voulait ici « vivre une première expérience ». « Go for it ! », s’est-elle dit. Bilan ? « Super stressant », avoue-t-elle. Sexuellement ? « Nul » Nul ? « C’était un chaud lapin, il n’a pas arrêté de zigner pendant des heures », pouffe-t-elle. Mais ça ne l’a pas refroidie, au contraire : « J’avais le sentiment du devoir accompli : pauvre gars, il n’avait jamais été avec une fille et il capotait… »

Surtout, elle a eu « la piqûre de l’argent facile ». Plus question de s’annoncer en ligne, par contre. Trop de gestion. Par un ami d’ami d’ami, elle a fini par avoir le contact d’un homme qui possédait une « agence ». « Un pimp », si on veut, dit-elle avec de gros guillemets. Mais pas comme on l’entend communément, nuance-t-elle. « C’était un homme d’affaires, un entrepreneur, qui vendait des services de jeunes femmes, toutes adultes, legit. Le gars ne faisait pas de drogue. » Parlant de drogue, elle non plus, précise-t-elle, elle n’y touche pas. Et n’a jamais touché à ça.

Toujours est-il qu’elle a travaillé dans cette agence quatre ans. Elle ne compte plus les hommes rencontrés. « Au moins 300 », évalue-t-elle, en pouffant de rire, toujours. Une soirée « ordinaire », c’était trois clients. Des « locaux », des hommes en voyages d’affaires, des fraîchement divorcés. Des bachelors (« j’ai pas aimé, j’ai trouvé ça vraiment poche pour la mariée »). Des gens plus ou moins connus (« le père de… »). Ou bien des gens « maladroits ». « Il y a des gens tellement malhabiles au niveau social ou relationnel, ils n’arrivent pas à avoir de contacts… » Elle est devenue la « favorite » de certains, s’est fait « revirer de bord » par d’autres. Une fois, elle est carrément tombée amoureuse. C’était un Américain. « Ma meilleure baise ever. »

Sexuellement, elle n’a pas eu de très mauvaise expérience. « C’est resté dans le normal, dit-elle. Pas eu de bestialité. » Le plus « out there », comme elle dit, ça aura été une aventure à trois, avec un couple qui n’en était pas un. « Ce n’était pas commun pour moi. » Le plus dégradant ? Un type qui a éjaculé sur son visage. En 15 minutes chrono. « J’en ris. Je ne peux plus rien faire maintenant. » Et ce n’est arrivé qu’une fois.

Bref, non, jamais elle ne s’est sentie en danger. La plupart des hommes étaient plutôt « attentionnés » (« veux-tu un verre de vin, as-tu faim ? »), certains avaient un léger power trip, mais pas la majorité, précise-t-elle. Et puis plusieurs ne voulaient que s’occuper d’elle.

D’ailleurs, avait-elle du plaisir ? 

J’ai une capacité phénoménale à éteindre mon cerveau, à ne pas réfléchir, et à juste sentir. Ça aide énormément. Parce que non [les clients], ne sont pas tous attirants. Mais si tu fermes les yeux et tu t’abandonnes, c’est juste physique. Ça peut juste être agréable.

Émilie

Émilie a fini par arrêter, au bout de quatre ans, donc, tout simplement parce qu’elle était « fatiguée ». Physiquement, mais aussi psychologiquement. Au-delà du sexe, « you have to entertain », résume-t-elle. Et quand elle a rencontré celui qui allait devenir son mari, elle a tout simplement mis un terme à ses activités.

« Je n’ai jamais été obligée de travailler, insiste-t-elle. Je ne rendais de comptes à personne. » Bref, on est loin du portrait de la jeune junkie abusée et exploitée. Cela existe. Et c’est « horrible ». Mais ça n’est pas que ça, la prostitution, croit-elle. « J’ai une bonne mère, un bon père, dit-elle. C’est un choix que j’ai fait. Rien de plus. Et ça ne fait pas de moi une moins bonne personne pour autant. » C’est dit.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.