Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Natasha*, quadragénaire

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Non, les histoires de tromperies et autres doubles vies ne finissent pas toutes mal, en général. Certaines finissent plutôt bien. Très bien, même. Entretien.

Natasha* nous attend dans un pub anglais de l’ouest de la ville. Pétillante devant son verre de blanc, la chic quadragénaire blonde aux yeux bleus, surlignés bleus, on le devine, a hâte de se raconter. C’est qu’elle a une belle histoire à faire partager. Et on le sait : les belles histoires de ce genre ne pleuvent pas.

Elle se plonge dans son récit avec enthousiasme et débit accéléré. Il nous faut d’ailleurs l’arrêter plusieurs fois pour préciser certaines dates, la chronologie, les faits, quoi. C’est qu’elle en a long à raconter. Long dans le temps, et long dans les évènements. Les débuts de l’aventure remontent en effet à plus de 20 ans.

Elle se remémore ses souvenirs avec plaisir : elle avait la jeune vingtaine, venait de se marier, vivait une relation « stable », avec un bon gars. Sexuellement, c’était « correct » : « on avait une petite vie rangée », résume-t-elle. Mais encore ? « Il était très gentil, il sortait les poubelles le mercredi, et il savait à quel âge il prendrait sa retraite… »

On devine évidemment que ce n’est pas de cela qu’elle a envie de parler.

Natasha enchaîne : elle travaille à l’époque comme adjointe dans une grosse boîte.

Or, voilà qu’un jour, elle croise son vice-président : un homme à la Bruce Willis, dit-elle, « avec une confiance infinie et un air fendant ». Elle s’entend encore : « J’ai dit à ma collègue : “ça, c’est mon genre d’homme…” » Elle n’aurait pas pu mieux dire.

Comme dans un film

La suite ressemble en effet à un scénario de film. Pensez : party de Noël, dernière danse, la jeune employée collée sur son VP. Ils sont collés, collés, au point de sentir une érection, il se penche vers Natasha pour se confier tout bas. Ce n’est pas tout. Suivent ensuite : une invitation à souper, puis carrément une escapade à l’hôtel. « C’était la première fois que je faisais quelque chose de big comme ça ! » Natasha nous regarde, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

De retour chez elle, ce soir-là, non, elle ne se sent pas le moindrement coupable. Il faut dire que son mari est sorti (« jouer à D&D avec ses amis… »). Elle retombe d’ailleurs rapidement sur terre. « OK, tu l’avais dans la peau, se raisonne-t-elle, là, c’est fait. Maintenant, passe à autre chose. » La raison tient trois ans.

Pendant trois longues années, et deux enfants plus tard (et autant pour monsieur, de son côté à lui), Natasha côtoie son patron, donc, en toute innocence et (presque) bonne conscience. Pas un seul mot, regard, ni même sous-entendu déplacé. Rien de rien.

Tout cela va rondement jusqu’au jour où monsieur, qui quitte la boîte pour de nouveaux défis, comme on dit, organise un dîner d’adieu. Sans inviter Natasha. Apprenant la chose, elle ose l’impensable. Oui : elle l’appelle : « Vous invitez tout le monde sauf moi ? » demande-t-elle, nullement innocemment.

Retour au scénario de film : monsieur l’invite à dîner, seul à seul, et Natasha ne reviendra pas travailler de la journée…

Cette deuxième incartade n’a rien à voir avec la première. « Là, j’étais rendue ailleurs. Je n’étais plus une petite fille de 23 ans. Je me sentais belle. J’avais accouché. Je me trouvais sur mon x, confie Natasha. Mais je n’aurais jamais pensé que ça roulerait comme ça après ! »

Trois ans de cinéma

Et pourtant ! Tout un revirement : pendant les trois années qui ont suivi, les deux amants se sont appelés, écrit, et surtout rejoints dans tous les hôtels de la ville, quand ça ne se passait pas carrément dans des toilettes publiques, ou au bureau, directement sur une table de conférence. « C’était comme dans un film » ! répète Natasha, rayonnante.

Et non, elle ne s’est pas sentie davantage coupable. Pas plus que la première fois. Son mari travaillait de longues heures, se justifie-t-elle. Et elle était sur un nuage. Un nuage qu’elle croyait purement éphémère, précise-t-elle. Monsieur était plus âgé, venait d’un autre monde, avait voyagé (pas elle), bref, elle n’a jamais cru que le coup de foudre allait durer.

Précision : jamais elle n’a fait garder ses enfants pour cela. Pour lui. Pour ces folies, tient-elle à souligner. « Ça se passait à l’heure du dîner, ou au déjeuner. Et puis c’était l’époque des 5 à 7… » À ce jour, personne, sauf une amie et collègue de Natasha, n’est d’ailleurs au courant de la chose.

Toujours est-il qu’au bout de trois folles années, il lui a proposé une ultime folie : « ça passe ou ça casse », a-t-il dit, proposant de passer de l’interdit au permis. Et ça a passé. Ça a même très bien passé.

Le grand saut

Natasha a laissé son mari. Monsieur, sa femme. Ils se sont rapidement mis en couple, et par chance, les enfants (encore jeunes à l’époque), qui avaient exactement le même âge, se sont tous entendus. Tous les quatre. Avant qu’un petit cinquième n’arrive, pour compléter et unir la belle famille. Parce que c’est exactement ce qu’ils sont devenus : une vraie de vraie famille recomposée.

C’est d’ailleurs pour cette raison que Natasha a voulu nous rencontrer : pour raconter le succès de sa double vie, mais surtout de sa deuxième famille. Car à travers tous ces bouleversements, et surtout tous ces enfants, les amoureux ont réussi à préserver leur intimité, se félicite-t-elle.

Comment donc ? En « provoquant » des siestes, en mettant les enfants devant des films, et en soupant tous les soirs à la chandelle. Aujourd’hui encore, ils ne se privent pas pour mettre le petit dernier (21 ans !) dehors, question d’avoir « du bon sexe », dit-elle en souriant.

« Ça nous a coûté cher de gardienne ! », dit-elle en riant, en soulignant avoir pratiqué religieusement la fameuse règle du 2-2-2 (souper en tête à tête toutes les deux semaines, nuit à l’hôtel tous les deux mois, voyage en amoureux tous les deux ans).

Évidemment, non, leur vie n’est pas parfaite. Comme tout le monde, nos amants ont leurs différends. Mais ils les règlent à leur manière. C’est-à-dire au lit. Préférablement par « une bonne séance de baise ». Pas plus tard que dernièrement, Natasha a appelé son mari : rendez-vous à l’hôtel. Ils se sont retrouvés à 16 h 30 (« et mon mari est un homme qui ne finit jamais avant 18 h 30 ! »), et n’en sont pas sortis avant le lendemain matin… Oui, 20 ans après leurs premiers ébats, ils se font encore des coups pareils.

Le secret ? « On a pris soin de notre couple, dit Natasha, qui à ce jour, accueille toujours rigoureusement son mari en bas de nylon et talons hauts. Je pense qu’un deuxième couple, on en prend beaucoup plus soin que du premier… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat