La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine : Johanne*, 44 ans.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Johanne * a été mariée 20 ans. Vingt ans de frustrations. Vingt ans d’insatisfactions. Entretien avec une femme divorcée, enfin libérée.

« Vingt-quatre ans de vie commune avec quelqu’un qui ne te satisfait pas. » Johanne, 44 ans, mère de famille fraîchement divorcée, ne se fait pas prier pour se raconter. D’emblée, elle nous résume ainsi sa réalité. On devine qu’elle en a long, et surtout lourd, à raconter.

C’est qu’elle a rencontré son mari, et le père de ses enfants, à 19 ans. « Vierge », précise-t-elle, en nous fixant droit dans les yeux. Vierge, inexpérimentée et surtout gênée. « Et jusqu’à ma séparation en février dernier, je n’ai eu qu’un seul homme dans ma vie. » Et elle a été insatisfaite toutes ces années ? « Oui », confirme-t-elle, en hochant la tête.

Il faut dire que leur histoire a été tout sauf un conte de fées. Dès les débuts, en fait. « Je n’ai pas osé lui dire que je n’avais jamais fait ça. J’étais un peu gênée de mon état. Alors il s’en est rendu compte et il a arrêté tout de suite. Ç’aura été la première et seule fois où il aura été à l’écoute », laisse-t-elle tomber.

Vous l’aurez noté : son récit est ponctué de craques d’amertume. On comprend qu’elle lui en veut encore : ça se voit et ça s’entend. C’est qu’à ses yeux, pendant 20 ans, leurs ébats ont été à sens unique : « Ben rapides, sans vraiment de préliminaires, résume-t-elle. Tournés vers ses besoins. Mais pas les miens. » Par exemple ? Pendant l’acte, 10 minutes chrono, il ne la regarde jamais. Il ne l’appelle jamais par son nom. Pire : « C’est arrivé au moins deux fois qu’il se trompe de nom… » S’il l’a trompée ? « Je n’ai pas de preuve, alors je n’irai pas là. Ça ne donne rien. On est séparés… » Clairement, elle ne veut pas s’épancher sur ce sujet.

Toujours est-il qu’ils ont néanmoins eu plusieurs enfants. Et pour combler son manque, grandissant, Johanne s’est mise à lire des romans Harlequin, « de la chick lit érotique », pour comprendre qu’il y avait un monde entre sa réalité et celle des autres, aussi fantasmée soit-elle. Elle s’est mise à se masturber en cachette, sous la douche, au lit, pendant qu’il dormait ou faisait semblant de dormir. D’où ses interrogations : 

« Je suis capable de jouir, pourquoi je ne jouis jamais avec lui ? »

Si elle lui en a parlé ? Du tout. Impossible, dit-elle. « Je me sentais jugée. Je me faisais constamment rappeler mon manque d’expérience. » Disons qu’il n’était pas trop réceptif à la discussion, la remballant avec des « tu ne sais pas comment c’est » ou « tu ne sais pas c’est quoi, un gars pas correct »…

Une fois, une seule, Johanne se souvient d’avoir pris son pied. « C’était avant les enfants. Ç’a été intense. On était vraiment connectés. C’est la première fois que j’ai joui avec lui. Quasiment la seule. Faut le faire… »

Après les enfants, leurs relations se sont espacées. D’une fois par semaine, ils se sont mis à faire l’amour une fois par mois. Puis une fois tous les deux mois. « Au moment où on s’est séparés, ça faisait deux ans… » Elle n’en pouvait plus, mais attendait toujours le « bon moment » pour le quitter. Mais monsieur l’a devancée. « Il m’a laissée par texto. La veille de nos 24 ans… »

Soulagement

Malgré ce malheureux timing, la rupture a été une franche libération. « J’étais soulagée. Tellement. Énormément. Je dis souvent qu’il a ouvert la porte, et que moi je me suis sauvée en courant… » Et depuis ? « Oh my Lord », sourit-elle enfin. Depuis, Johanne s’est en effet « remise sur le marché », comme on dit, en s’inscrivant à un site de rencontres, sur les conseils de sa meilleure amie divorcée. Rapidement, elle a constaté que ce moyen n’était certes pas le meilleur pour « l’ego ». « Mais c’est excellent pour réguler ton discours intérieur. » Comment ? En comprenant (et se répétant) qu’il y en avait pour tous les goûts et tous les genres sur ce genre de sites. En bref : « Ce n’est pas parce que tu n’es pas le genre d’une personne que tu n’as pas d’atouts », dit-elle.

La preuve : en quelques mois, Johanne s’est dégourdie, a multiplié les rencontres et couché avec une bonne demi-douzaine d’hommes. Elle se découvre. Et gagne en estime. Et surtout en confiance. Elle réalise qu’elle n’est pas si mauvaise que ça, finalement. Qu’elle est capable d’avoir bien du plaisir. Et d’en donner également. Avidement. « Je me suis fait dire que je suis belle à regarder. Que je suis généreuse. C’est extrêmement valorisant. Et je me suis rendu compte que j’étais une excellente amante… » Fini, aussi, le temps où elle n’exprimait pas ses besoins : « Je le dis, et je corrige les gars : va pas là, fais comme ça ! »

Non, elle n’en veut pas qu’à son (ex) mari pour toutes ces années perdues. Elle s’en veut à elle aussi. « Je ne suis pas une victime, précise-t-elle. J’ai fait des choix. J’ai choisi de rester. » Pourquoi, d’ailleurs ? Probablement pour plusieurs mauvaises raisons : les enfants, la sécurité, et puis les apparences. « Littéralement, dit-elle. À cause du discours judéo-chrétien […]. Mais ça n’a pas de bon sens de se mettre cette pression pour rester en couple ! »

À noter : Johanne ne cherche pas non plus à se remettre de sitôt en couple. « Je ne suis pas prête », dit-elle. Sait-elle. « Soyons francs, mon passé n’est pas réglé. » Mais son parcours lui aura appris une chose : « Si tu veux que ça marche avec quelqu’un, aime-toi d’abord… » Et on comprend que c’est précisément ce sur quoi elle travaille.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.