Les pieds de Margot Robbie sur le banc de cinéma. Les pieds de Dakota Fanning sur le divan. Les pieds de Margaret Qualley étampés sur le pare-brise. La tournure est peut-être facile, mais dans Once Upon a Time in… Hollywood, Quentin Tarantino le prend vraiment, son pied. De façon plus apparente, voire plus assumée que jamais. Et il semble maintenant moins seul dans sa passion.

Natalia Wysocka
La Presse

« J’ai massé les pieds à des millions de gonzesses. Et je t’assure que, chaque fois, c’était important. »

Cette réplique culte que John Travolta lançait à Samuel L. Jackson dans le tout aussi culte Pulp Fiction remonte à 1994. Depuis, les allusions aux pieds, Quentin Tarantino les a enchaînées. Bridget Fonda mangeant des nouilles, les pieds posés sur la table à café, dans Jackie Brown. Christoph Waltz enlevant lentement les sandales de Diane Kruger dans Inglourious Basterds. Tarantino lui-même vénérant les orteils de Salma Hayek le temps d’un rôle dans From Dusk Till Dawn de son pote Robert Rodriguez.

Juste un mythe, cette obsession pour les pieds ? « Je ne suis pas obsédé ; je les aime », avait tenu à préciser le réalisateur lors de son passage à l’émission quotidienne de Tyra Banks, en 2005. Tandis que l’animatrice insistait sur son « fétiche », il lui avait proposé une nuance. « Vous voulez absolument utiliser un mot en F ? Alors dites plutôt “fondness”. » Pas fétiche. Affection.

Une affection qui marque son nouveau film, Once Upon a Time in… Hollywood. Où Margot Robbie, qui nous est présentée dans un plan non pas de la tête aux pieds, mais bien l’inverse, incarne une Sharon Tate principalement déchaussée (comme elle l’était souvent en réalité). « Un tel gros plan, c’est déstabilisant, remarque Éric Falardeau. Nous ne sommes pas habitués à voir des pieds de si près, si détaillés. Même les nôtres ! »

Passionné de XXX, le réalisateur et scénariste québécois a récemment fait paraître Le corps souillé, essai consacré à la pornographie. Le désir d’érotiser cette partie du corps féminin ? Il parcourt l’histoire du septième art, note-t-il. « Et ce, tant chez les cinéastes plus traditionnels que chez les cinéastes marginaux. »

Il énumère : « Luis Buñuel et son Journal d’une femme de chambre, rempli de plans sur les pieds, les jambes et les accessoires. Les bottes, les souliers… » Justement, à ce sujet, il mentionne le Pedro Almodóvar de la première heure, et ses Talons aiguilles. Puis le regretté compatriote espagnol Jesús Franco, qui a enfilé les plans de jambes sensuels dans Vampyros Lesbos.

Dans Once Upon a Time in… Hollywood, les pieds de cette époque hippie sont nus, recouverts de terre ou de poussière. 

IMAGE TIRÉE DU FILM

Margaret Qualley dans Once Upon a Time in… Hollywood, de Quentin Tarantino

On est si accoutumés à voir des corps aseptisés, que ces membres sales peuvent, pour certains, prendre un aspect érotique. Par leur côté interdit, étonnant, charnel, physique, terre à terre.

Éric Falardeau, réalisateur et scénariste, à propos des pieds

Et puis, il y a peut-être de pires « obsessions » à avoir ? « Surtout de pires manières de les présenter. »

« Avez-vous de jolis pieds ? »

« Certains voulaient des photos prises de haut, d’autres de mes mains agrippant mes orteils, d’autres encore de mes pieds glissés dans des souliers maganés. »

C’est en fouillant dans la section « Small Jobs » de Craigslist qu’Alice*, 22 ans, est tombée sur une petite annonce qui l’a intriguée. Le titre : « Avez-vous de jolis pieds ? » « Je ne sais pas, peut-être ? », s’est-elle dit. Curieuse de le savoir, elle a pris des photos, les a envoyées à l’adresse fournie. Alors, ils sont jolis ? « Ils sont parfaits. » Tellement parfaits que l’inconnu en voulait d’autres. « D’accord », a-t-elle dit. À une condition : « Pay me. » Il l’a fait.

C’est ainsi que la Montréalaise a commencé sa petite entreprise de photos, qu’elle a menée pendant un an, publiant ses propres annonces, commençant à vendre des bas résilles, des collants. 

Certains clients préféraient quand j’avais les orteils vernis. D’autres me demandaient plutôt de leur envoyer des chaussettes sales et malodorantes portées pendant plusieurs jours. Mais mes pieds sentent bon…

 Alice*

Elle a donc développé de petits trucs, comme faire porter lesdits bas par ses trois frères. « Finalement, j’ai décidé d’être honnête : mes pieds ne puent pas ! Bien des hommes ont été déçus. »

Car, en effet, ce sont les hommes qui s’intéressent principalement à cette partie du corps. Selon les chiffres fournis par le site de diffusion de vidéos pornographiques Pornhub, parus le mois dernier, ils sont 55 % plus enclins à visionner de la porno de pieds que les femmes. 

Cela dit, comme le veut la maxime en matière de XXX : « Si vous y avez déjà pensé, c’est que ça existe. » Les déclinaisons sont donc multiples et comptent notamment « foot job » (traduction libre : masturbation plantaire), « foot worship » (culte des pieds) et « tickling » (chatouilles).

Fait surprenant, ce type de pornographie est particulièrement populaire auprès des jeunes. Sur Pornhub, la catégorie cartonne auprès des visiteurs âgés de 18 à 24 ans. Notons par ailleurs qu’en 2018, le Canada se classait 69e au monde parmi les pays aimant la porno de pieds, et les États-Unis, 76e. Les plus grands passionnés se trouvent au New Jersey. En Italie, pays de la Botte et des jolies chaussures, « footjob » arrive quatrième au palmarès des termes les plus recherchés. 

Sortir de ses souliers

« Ce n’est plus juste un fantasme de gars louche planqué dans un coin sombre. C’est beaucoup plus accepté, et partagé », observe Emily Morse.

Depuis 14 ans, la pétillante sexologue établie en Californie anime l’excellente baladoémission qui porte son prénom, Sex with Emily. Énergique, à l’écoute, elle prône l’expérimentation, la découverte, l’ouverture entre personnes consentantes. Et elle se réjouit toujours lorsque ses auditeurs, qui se chiffrent à 1,5 million par mois, sortent des classiques. Ou, comme elle dit : « Explorent au-delà de leurs organes génitaux. »

Ces explorations évoluent au fil du temps, des tendances. « Le désir d’érotiser les pieds de ses partenaires est très commun. Néanmoins, j’ai l’impression qu’il a longtemps été associé à quelque chose de honteux. Quand j’ai commencé ma balado, j’invitais même les auditeurs à m’écrire précisément s’ils avaient cette préférence. Ils étaient rares à se manifester. »

PHOTO FOURNIE PAR EMILY MORSE

Emily Morse, sexologue et animatrice de la baladoémission Sex with Emily

Maintenant ? Plus besoin de demander. « Dans la dernière année, un grand nombre de mes amis, dans la fin de la vingtaine et dans la trentaine, m’ont confié que des rencards les avaient priés de leur envoyer des photos de pieds. Bien plus que des photos de nu ! »

Je suis heureuse que l’on sorte de l’idée que les pieds, c’est pervers et dégueu. Ça peut être super sexy ! Si c’est fait de façon sécuritaire et amusante, pourquoi pas ? Donnez-moi un gars qui tripe sur les pieds ! Je devrais ajouter ça à mon profil de rencontres.

Emily Morse, sexologue et animatrice de la baladoémission Sex with Emily

Souvent, on n’entend parler que des « côtés sombres de la porno ». Mais Emily Morse rappelle toujours que, « tant que ça ne crée pas une dépendance ou une barrière avec les êtres chers (et que c’est regardé par des spectateurs avertis), ça peut nous inspirer, nous donner une certaine impression de normalité ». Elle remarque ainsi que la prévalence grandissante des jeux de pieds dans les films pour adultes pousse à l’exploration. « Les hommes plus âgés n’étaient peut-être pas à l’aise d’en parler, tandis que les jeunes qui ont grandi avec l’internet semblent avoir plus de liens avec ce fantasme. »

Elle-même dit avoir eu des préjugés : « Avant de m’y intéresser, je pensais que c’était forcément lié à l’enfance. Au souvenir d’une enseignante portant de jolis collants, par exemple. Mais toute la question biologique entre en jeu. Après tout, les pieds ont 200 000 terminaisons nerveuses ! »

Que Quentin Tarantino assume son amour des pieds ? Elle le célèbre. Quelque part, ça peut même faire du bien de voir autre chose que des plans de décolleté, par exemple. « Les amis avec lesquels je suis allée voir Once Upon a Time in… Hollywood, mariés depuis 15 ans, m’ont confié qu’ils avaient ensuite expérimenté la chose. Je leur ai dit merci de m’en avoir fait part ! » Once Upon a Deuxième Time ? « Pour ceux que ça intéresse, je pense que ça permet juste d’ajouter une couleur à leur palette sexuelle. » * Prénom changé pour qu’elle se confie en toute liberté