Sciences sociales, mathématiques, génie, sciences de la santé : des milliers de chercheurs sont rassemblés à Gatineau cette semaine pour le 87congrès de l’Acfas. Toute la semaine, La Presse vous présente les faits saillants de ce grand rendez-vous de la science en français.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Qu’est-ce que le bien et le mal ? Un acte est-il acceptable à partir du moment où il ne cause pas de tort ? Sommes-nous prêts, comme société, à accepter une sexualité sans contraintes, où tous les fantasmes peuvent se matérialiser ?

Ce sont toutes ces questions – et une foule d’autres – auxquelles ont fait face les participants d’une conférence tenue jeudi lors du congrès de l’Acfas et intitulée « Est-il mal d’utiliser un robot sexuel simulant Justin Trudeau sans son consentement ? ».

La question a été balancée comme une bombe par Martin Gilbert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle de l’Université de Montréal. Et si elle peut avoir l’air d’une blague, elle ne l’est pas.

« Il s’agit d’une expérience de pensée qui permet de tester nos intuitions », a expliqué le chercheur. Les robots sexuels existent, et certaines vedettes de la pornographie en ont déjà à leur effigie. 

Avec les imprimantes 3D, Martin Gilbert juge qu’il n’est pas impossible que quelqu’un en vienne à adapter un robot sexuel pour qu’il prenne les traits d’une personne réelle afin d’assouvir ses fantasmes.

Ce ne sont toutefois pas les aspects techniques ni même légaux qui intéressent le chercheur Martin Gilbert, mais bien leur dimension morale. Pourquoi avoir choisi Justin Trudeau pour cette expérience philosophique ? « Il n’appartient pas à un groupe vulnérable. C’est un homme blanc en situation de pouvoir », répond M. Gilbert, qui explique qu’on évacue ainsi les questions de domination pour diriger la réflexion sur les enjeux éthiques qu’il voulait explorer.

Des points de vue qui se heurtent

Et alors, c’est acceptable d’avoir des relations sexuelles avec un robot qui ressemble à Justin Trudeau sans obtenir son consentement ? De Montréal à La Pocatière, M. Gilbert s’est amusé à tester la question auprès de plusieurs personnes ; il n’a pas obtenu de consensus. « Ça fait deux ou trois mois que j’y réfléchis et je n’ai pas encore trouvé de réponse », dit le chercheur.

Il y a plusieurs façons d’aborder cette question pour le moins tordue. D’un côté, on peut juger qu’il est acceptable d’entretenir des fantasmes, y compris envers des personnalités publiques, et que le fait de les matérialiser avec un robot ne change rien à l’affaire. Une façon de voir les choses est de dire que « ça ne fait de tort à personne ».

Mais est-ce qu’un acte qui ne cause aucun mal est toujours, par définition, acceptable ?

« On peut supposer un robot incestueux. Ou un robot “soi-même” », a lancé Martin Gilbert, expliquant que le chercheur japonais Hiroshi Ishiguro a conçu un robot qui lui ressemble. « C’est quoi, les intuitions morales, s’il a une relation sexuelle avec son robot ? », a-t-il demandé. Son auditoire, à ce moment, s’est retrouvé projeté à des années-lumière des chercheurs qui, dans des salles pourtant toutes proches du même congrès, discutaient de sujets comme « les réseaux trophiques en agroécologique » ou « le rôle des lymphocytes Th17 dans l’épilepsie réfractaire ».

Malaises et réticences

Martin Gilbert a constaté que l’idée que quelqu’un puisse assouvir ses fantasmes les plus intimes avec une poupée animée empruntant les traits du premier ministre du Canada ne passe pas chez certaines personnes. D’où vient le malaise ? Là aussi, les arguments peuvent être multiples.

On peut juger la chose simplement « contre nature ». Ou estimer « qu’il y a quelque chose d’infamant, de dégradant » dans cette idée parce qu’elle « manque de respect envers les personnes simulées ».

« Une autre hypothèse est que cette expérience de pensée suggère une sexualité sans contraintes, où tout est permis et où on peut coucher avec n’importe qui. Et ça, c’est peut-être moralement problématique. » — Martin Gilbert, chercheur en éthique de l’intelligence artificielle de l’Université de Montréal

« Est-ce qu’on veut vraiment vivre dans une société dans laquelle il y a une absence totale de contraintes sur la sexualité ? », a-t-il demandé.

Une femme dans la salle est intervenue pour expliquer que pour elle, le problème vient du fait qu’un tel robot ferait de Justin Trudeau un pur objet, séparant son corps de son identité complète aux yeux de son utilisateur.

« Oui, mais ce que j’ai dans ma chambre, ce n’est pas le vrai Justin Trudeau », a répondu le chercheur.

« Je me suis imaginé à la place d’un anarchiste violent qui n’aime pas M. Trudeau. Je me suis imaginé en train de m’amuser avec le robot – une sexualité violente, sadique. Je me suis acharné. […] Je pense que dans ce contexte, ça peut entraîner des apprentissages qui peuvent mener à des dérives, et que ça peut nuire à Justin Trudeau », a commenté un autre participant.

Quels seraient les enjeux moraux d’un tel robot en ce qui concerne l’épouse de Justin Trudeau, Sophie Grégoire ? Peut-on moralement avoir des relations sexuelles avec un robot calqué sur son voisin ou sa collègue de travail ? La situation diffère-t-elle selon que la personne est au courant ou non de l’existence d’un robot qui lui ressemble ? Et le fait de débattre de toutes ces questions dans un colloque sans l’accord de Justin Trudeau soulève-t-il, en soi, des enjeux éthiques ?

La conférence s’est terminée en festival des points d’interrogation. Preuve qu’une question de recherche peut parfois en entraîner une avalanche d’autres.