Nathalie* est en couple depuis 15 ans. Quinze ans avec un homme qui s’occupe d’elle, la gâte, l’habille, la couvre de cadeaux, mais ne la touche plus. Zéro. Depuis combien de temps ? Dix ans.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

La quinquagénaire nous a donné rendez-vous dans un café de l’ouest de Montréal, pour raconter ce qu’à ce jour, elle n’a osé dire à personne, ou presque. Parce que c’est tabou, parce que ça ne se peut pas, parce que personne ne raconte ça. Et puis à entendre tous ses amis, tout le monde a une vie sexuelle épanouie, olé olé, divertissante et satisfaisante. Comme aux tout premiers jours. « Ça ne se peut pas que je sois toute seule ! »

Les cheveux longs teints en noir, vêtue d’un jean moulant, très mince dans son blouson de cuir et ses talons hauts, Nathalie a pourtant l’air du genre de femme, sexy au cube, sur qui l’on se retourne dans la rue. Trouvez l’erreur : à l’écouter parler, elle est plutôt vieille, fripée et peu désirable. Une « vieille peau », lui a carrément dit son conjoint l’an dernier, quand elle a tenté de le quitter. « Tu penses vraiment qu’avec ta vieille peau, tu vas pogner encore ? »

La rencontre

Quand ils se sont rencontrés, Nathalie sortait d’une relation « incroyable sexuellement », dit-elle en souriant. Le genre de relation où l’on fait l’amour tout le temps, n’importe où, n’importe quand. « Il me désirait tellement ! Je me sentais belle ! dit-elle en parlant de cet ex-compagnon. Je ne me suis jamais sentie aussi belle. » Mais monsieur avait un passé non réglé, comme on dit, et Nathalie a fini par se laisser charmer par son compagnon actuel. Appelons-le Jules.

Elle a rencontré Jules à l’étranger. « C’était un homme… » Nathalie cherche ses mots. « Il avait une aura, comment dire, c’était extraordinaire. Wow, c’était un homme très intelligent. » Bref, elle a littéralement craqué. « Pour que je quitte quelqu’un, il faut qu’un autre homme m’attire tellement fort que je chamboule toute ma vie. »

Mais dès qu’ils ont commencé à faire l’amour, quelque chose l’a chicotée. « Aujourd’hui, avec le recul, je le vois. J’aurais dû suivre mon instinct… » Quoi donc ? « Il avait de la difficulté à garder son érection à la pénétration », répond-elle. La première fois, elle a mis ça sur le dos des débuts : ce devait être la nouveauté, la nervosité, le stress de la performance. Sauf que ça a duré. Et dès que leur relation s’est officialisée, disons au bout de 10 à 12 mois, il a littéralement arrêté de la toucher.

Plus rien. Plus de sexe. Rien du tout.

 Nathalie, début cinquantaine

Il disait qu’il était occupé. Qu’il avait trop de travail. Ou qu’il était fatigué. Il y avait toujours quelque chose. « Ç’a été assez rapide pour que je me demande : est-ce qu’il a le complexe de la femme et de la putain ? »

Deux ans plus tard, ils sont partis en voyage. Et là, Nathalie s’en souvient encore, elle a eu droit à une petite séance de « sexe oral ». Sa toute dernière à vie. « Après ça, plus jamais. Plus rien, rien, rien… »

Si elle lui en a parlé ? Bien évidemment, au début, elle a essayé. Mais elle s’est illico fait revirer : « t’es donc bien fatigante », « t’en as eu assez de cul, dans ta vie », « le cul, le cul, il y a d’autres choses, aussi »... La dernière fois qu’elle a tenté de lui faire une gâterie, il l’a revirée de plus belle : « Il m’a dit que je ne savais pas sucer… »

La féminité bafouée

« Je vais vous dire ça comme ça : c’est un homme qui m’a insidieusement épluché toute ma féminité. Toute ma confiance… »

Au point où elle a fini par y croire. « Je ne me trouvais plus belle. Il m’a convaincue que je n’étais pas bonne, dit-elle. Et je me suis mise à croire que ça se pouvait : une relation de couple sans cul. »

Pourquoi elle ne l’a pas quitté ? « C’est vrai que j’avais eu beaucoup de cul, répond-elle. Et puis, il m’offre beaucoup de tendresse, de sécurité. On est amis. »

Mais à quel prix ? À voir ses yeux rougir ici, on devine qu’elle a drôlement souffert. Et qu’elle souffre encore autant. « Quand vous vous couchez à côté d’un homme et que jamais, jamais, jamais il n’a d’érection, vous ne savez pas ce que ça peut faire au mental. On perd vraiment de sa féminité… », confie-t-elle, secouée.

Toujours est-il qu’elle a cru à cela, ou du moins elle a essayé d’y croire, jusqu’au jour où elle l’a surpris, sans culotte, devant son ordinateur. Jusqu’au jour où elle a trouvé des sites d’escortes dans son historique. Et jusqu’au jour où, sur son téléphone, elle est carrément tombée sur des échanges avec une femme, escorte toujours.

Non, Jules n’a rien nié. Mais il a tout minimisé. « Mes partenaires [de travail] en voient aussi, ce n’est pas sérieux, c’est normal », lui a-t-il assuré.

« Je ne peux pas vous décrire comment ça m’a fait mal. » Si au moins il avait été attiré par les hommes…

J’aurais préféré qu’il soit gai, dit-elle. Là, c’est moi le problème. C’est mon corps. Mon look…

Nathalie

De son côté, elle l’a trompé deux fois. Deux courtes aventures qui lui ont rappelé qui elle était. À quel point elle aimait ça. Et à quel point « c’est le fun et correct d’aimer ça ».

L’an dernier, Nathalie s’est pourtant décidée. Elle allait le quitter. Elle est partie. Puis revenue. « C’est fou, hein, dit-elle en riant, un brin amèrement. Mais il m’a toujours aidée beaucoup. Il s’occupait de moi, il s’est toujours occupé de moi. » Et elle ne s’est pas sentie capable de fonctionner sans lui. « Et moi, chaque fois que j’ai réussi à partir, c’est quand un homme trippait sur moi. Là, j’ai juste pas ça. »

Ses yeux se remplissent de larmes. « S’il y a seulement une femme, rien qu’une, que le mari n’a pas touchée depuis 10 ans, et qui n’ose pas en parler, j’aimerais juste qu’elle arrête de penser qu’elle est toute seule… »

Et maintenant ? Nathalie se ressaisit. Elle nous regarde droit dans les yeux. « Moi, je vais continuer avec mon conjoint. Et je vais continuer à rêver qu’un homme tombe en amour avec moi… » Elle nous quitte aussi sec, d’un pas ferme, en claquant des talons.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat