Du temps, c’est ce que réclame depuis 40 ans le Dr Jean Wilkins pour traiter ses patients, en particulier les jeunes filles aux prises avec un trouble du comportement alimentaire. À 74 ans, celui qui a fondé l’unité de la médecine de l’adolescence, à Sainte-Justine, s’est confié à notre collègue Katia Gagnon, auteure de Jean Wilkins — Le doc des ados.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

C’est en faisant un reportage sur les jeunes filles anorexiques hospitalisées au CHU Sainte-Justine, en 2015, que la journaliste de La Presse Katia Gagnon a fait la connaissance du pédiatre Jean Wilkins.

L’une de ses patientes venait d’être admise pour la cinquième fois. « Elle était maigre à faire peur, écrit l’auteure-journaliste. Elle n’avait plus de cuisses, plus de fesses, même son visage était décharné. En pleine canicule, elle dormait sous six couvertures et négociait chaque bouchée avec sa mère. »

Un des reportages les plus durs qu’elle a eu à faire, se rappelle-t-elle. Ce qui la frappe aussi, c’est la grande humanité du Dr Wilkins.

« Je l’ai vu à l’œuvre et j’ai vu qu’il prenait son temps. Je me suis rendu compte qu’avec ces jeunes filles-là, ça pouvait être long. À l’heure où on critique le système de santé, qu’on dit que les médecins n’ont pas le temps, qu’ils manquent d’empathie, j’avais trouvé que le Dr Wilkins était tout le contraire de ça. »

La journaliste, qui a écrit plusieurs articles sur le sujet, lui a proposé d’écrire un livre sur sa pratique des 40 dernières années. Un exercice qui a nécessité une douzaine de rencontres.

Dès les premières pages du livre, Katia Gagnon établit que l’approche du Dr Wilkins ne fait pas l’unanimité.

On a tout de suite senti la tension qu’il y avait dans ce département et deux approches qui s’opposaient. Celle du Dr Wilkins et celle des autres médecins.

Katia Gagnon

Ces autres médecins défendent le programme très strict imposé aux jeunes patientes pour qu’elles prennent un kilo par semaine. Elles doivent manger leur repas en 25 minutes, top chrono, et elles sont bien sûr étroitement surveillées pour qu’elles ne trichent pas.

Cette approche-là, le Dr Wilkins ne l’a jamais acceptée. Il préfère leur donner du temps. Pour soigner ces jeunes filles, il faut créer un lien de confiance avec elles, croit-il. Et pour cela, il lui faut du temps. Résultat : les jeunes filles dans un état critique sont parfois hospitalisées pendant plusieurs mois…

« Évidemment, ce n’est pas payant, reconnaît-il, mais j’ai eu la chance d’avoir un poste d’enseignant qui me garantissait une rémunération, c’est ce qui m’a permis de défendre cette approche. Par contre, je me suis senti isolé dans ma pratique. C’est sûr que je coûtais cher au gramme… »

Il résume bien le paradoxe des interventions médicales. « Si je leur dis qu’elles s’améliorent [qu’elles ont pris du poids], elles reculent dans la semaine qui va suivre. »

Choc des programmes

Le problème avec le programme strict de prise de poids est que les jeunes filles anorexiques finissent toujours par perdre les kilos qu’elles ont pris dans les mois qui suivent, a constaté le médecin au fil des ans. « Pourquoi on ne se limite pas par exemple à une reprise de poids de 10 % par rapport au poids d’entrée ? se demande le Dr Wilkins. Pour les amener à leur poids santé, ça prend du temps ! » 

« L’adolescente anorexique s’est toujours parfaitement conformée aux exigences de son milieu, écrit Katia Gagnon. Elle s’est construite à travers ces attentes extérieures, notamment celles de l’école. » « Elles ressentent l’obligation constante de réussir et de plaire, précise le Dr Wilkins. Elles sont ce qu’on a toujours voulu qu’elles soient. Le contrôle qu’elles exercent sur leur poids est une façon de se rebeller. »

Je dis toujours à mes étudiants : ça n’a pas besoin d’être 1 à 0 pour le médecin. Je n’ai pas besoin de gagner, je veux que ce soit elles qui gagnent. Avec l’approche protocolaire, il y a un affrontement. Moi, je ne crois pas à cet affrontement.

Le Dr Jean Wilkins

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Jean Wilkins – Le doc des ados

Comment se fait-il que la philosophie du Dr Wilkins n’ait pas été transmise aux plus jeunes médecins ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’autres docteurs Wilkins ?

« Il y aurait pu en avoir, mais à un moment donné, ils ne persistaient pas, croit le médecin. Ils lâchaient. Je ne sais pas pourquoi. C’est plus insécurisant, peut-être. » « C’est sûr que pour adopter cette approche, ça prend des nerfs solides, ajoute Katia Gagnon, parce qu’il prenait parfois certains risques en les autorisant par exemple à prendre congé. »

Entre les deux approches, n’y avait-il pas une troisième voie qui aurait pu être un compromis ? « Possiblement, répond le pédiatre, mais ce qui est important pour moi, c’est qu’il faut prendre le temps. »

Au fil de l’évolution du Québec

Vous aurez compris que l’essentiel de l’ouvrage traite des cas d’anorexie, mais Katia Gagnon retrace tout de même l’évolution de la pratique du Dr Wilkins au fil des ans, en les restituant habilement dans le contexte sociopolitique du Québec.

« Il y a eu les problèmes de toxicomanie, des maladies transmises sexuellement, des grossesses non désirées, les tentatives de suicide, puis les troubles alimentaires, énumère le Dr Wilkins. C’était des passes, mais les troubles alimentaires n’ont jamais arrêté. Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais ça n’a jamais cessé d’augmenter. »

Avec le Bâtiment ultra spécialisé (BUS), l’unité de médecine de l’adolescence a disparu. Il n’y avait pas de place pour les jeunes avec des troubles alimentaires.

« Ils ont aménagé une unité en catastrophe avec une douzaine de lits, mais c’est devenu un refuge. Ce que je regrette, c’est qu’avant, les personnes anorexiques étaient mêlées à des jeunes qui avaient d’autres pathologies, comme la fibrose kystique ou les jeunes qui avaient fait une tentative de suicide, et ça créait une dynamique intéressante dans ces rencontres. »

J’ai eu l’impression toute ma vie d’avoir été l’objet d’une surveillance en continu. Parce que j’avais une spécialité d’âge et pas de système.

Le Dr Jean Wilkins

Pour le Dr Wilkins, les prochaines années seront déterminantes dans le traitement des troubles alimentaires. Il évoque le difficile passage des jeunes dans les hôpitaux pour adultes. « Il faudrait qu’on puisse continuer à les suivre jusqu’à l’âge de 20 ou 21 ans. C’est ce qu’on faisait avant et je pense que ça pourrait être fort utile. C’est d’ailleurs une tendance partout dans le monde. »

Autre défi, selon le Dr Wilkins : donner la possibilité aux jeunes qui ont un trouble alimentaire de s’exprimer.

« Il faut les écouter et les déstabiliser. Je demande parfois aux enfants dont les parents sont séparés : “Êtes-vous à l’aise avec votre garde ?” Parfois, elles disent qu’elles aimeraient être plus souvent chez leur père ou chez leur mère. Ce que je veux, c’est qu’elles expriment un désir ou un malaise sur un enjeu sur lequel on peut jouer et sur lequel elles peuvent s’affirmer. Je veux qu’elles prennent des décisions pour elles. Parfois, je leur demande combien de jours de congé [d’hôpital] elles devraient avoir. Ça n’est pas simple, mais c’est important. »