Le sucre libre a mauvaise presse… mais le « faux sucre » aussi. Les édulcorants sans sucre sont-ils moins mauvais, pires, aussi mauvais que le sucre pour la santé ? Discussion croisée entre deux scientifiques dont les points de vue diffèrent, Liliane Malczewski et Geneviève Pilon.

Dans le contexte actuel de surconsommation de sucre, est-ce toujours un meilleur choix de se tourner vers les édulcorants sans sucre ?

Geneviève Pilon : Ce n’est probablement pas la solution miracle comme on pourrait le penser au premier abord. Le portrait n’est pas si clair, mais des études épidémiologiques montrent qu’on ne voit pas nécessairement d’amélioration du diabète et de l’obésité chez les gens qui consomment plus d’édulcorants artificiels. Selon des études d’intervention, certains édulcorants artificiels augmentent l’intolérance au glucose, donc le prédiabète. Ça se voit chez l’animal et ça se voit chez certaines personnes, mais pas chez tout le monde.

Comment est-ce que ça s’explique ?

GP : C’est beaucoup à cause des bactéries intestinales. Chez certaines personnes, ça va déséquilibrer le microbiote intestinal et les rendre plus sensibles au sucre qu’elles consomment par la suite. D’autres personnes vont cependant être moins affectées. Certains édulcorants seraient aussi plus à surveiller que d’autres. Le stévia [un substitut extrait des feuilles de stévia utilisé dans les desserts et les boissons] montre plutôt des effets neutres ou même bénéfiques.

Liliane Malczewski : Il existe des substituts au sucre appelés sucres-alcool, comme le xylitol, le mannitol et le sorbitol. Le xylitol est extrait de l’écorce du bouleau. Là où ça devient intéressant pour l’aspect bucco-dentaire, c’est que des études démontrent que le xylitol – qui contient environ 50 % des calories du sucre – peut avoir un effet anticariogène [il limite la prolifération des bactéries, et donc des caries]. Les dentistes maintenant vont recommander une gomme au xylitol aux gens qui ont la bouche sèche ; ça va stimuler le flux salivaire et avoir un impact positif sur les caries. Si on en consomme trop, par contre, on peut avoir des effets digestifs, comme des ballonnements : il y a donc des seuils maximaux à respecter.

Est-ce préférable d’opter pour une gomme sans sucre ou pour une menthe ou une gomme sucrée ?

LM : C’est sûr que, de mon côté, je vais répondre sans sucre. D’autant plus que si on garde le bonbon en bouche pendant longtemps, ça augmente encore plus l’effet cariogène.

GP : D’un point de vue métabolique, si c’est juste quelques menthes par jour, je ne crois pas que c’est ce qui causerait un problème d’obésité. Et je ne mettrais pas les sucres-alcool dans la même catégorie que les édulcorants non caloriques comme la saccharine, le sucralose et l’aspartame. Ça pourrait être un bon compromis.

PHOTO PETER HANSEN, GETTY IMAGES

Les édulcorants, comme l’aspartame, sont couramment utilisés dans les boissons gazeuses.

Les édulcorants sont aussi couramment utilisés dans les boissons gazeuses. Qu’est-ce qui est le mieux ? Avec ou sans sucre ?

GP : À l’occasion, ça va, mais de mon point de vue, avec ou sans sucre, c’est un peu dangereux. Les boissons sucrées sont l’une des causes de la montée de l’obésité. Quant à l’option de remplacer le sucre, ça dépend par quel édulcorant artificiel. Selon les études, les sucres artificiels qui sont le plus dommageables pour le métabolisme du glucose seraient la saccharine et le sucralose. Pour l’aspartame, ce n’est pas si clair car les effets semblent varier en fonction des individus.

Le stévia est donc préférable ?

GP : Les études semblent jusqu’ici indiquer que le stévia et les molécules isolées à partir de cette plante seraient un choix plus sûr pour la santé. Cela dit, peu importe leur nature, les édulcorants non caloriques – très stimulateurs du goût sucré – encouragent notre consommation de sucre. Dans un monde idéal, je pense qu’il faut consommer moins de sucre et opter davantage pour des sucres naturels comme le sirop d’érable. Ses effets sur la santé métabolique sont moins importants que ceux du sucre raffiné.

De votre côté, Mme Malczewski, que pensez-vous des boissons gazeuses ? Avec ou sans sucre ?

LM : C’est sûr que le substitut de sucre aura moins d’effets cariogènes, mais il n’en demeure pas moins que la forte carbonisation de ces boissons-là peut à elle seule engendrer une perte d’émail, donc de l’érosion des dents. C’est très acide. Le mot d’ordre serait d’éviter les deux, surtout pour les jeunes enfants, dont l’émail des dents est très mince.

Rectificatif
Une version précédente de cet article indiquait que le sirop d’érable est un sucre complexe, mais ce n’est pas le cas. Nos excuses.

Qui sont-elles ?

Liliane Malczewski

PHOTO ERIC CARRIÈRE, FOURNIE PAR L’ORDRE DES DENTISTES DU QUÉBEC

Liliane Malczewski

Dentiste et présidente de l’Ordre des dentistes du Québec. Elle est « plutôt pour » les édulcorants, surtout les sucres d’alcool.

Geneviève Pilon

PHOTO FOURNIE PAR GENEVIÈVE PILON

Geneviève Pilon

Coauteure du livre La vérité sur le sucre et professionnelle de recherche à l’Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels, à l’Université Laval. Elle est « plutôt contre » les édulcorants non caloriques.