Pendant la pandémie, Marie-France Denoncourt s’est retrouvée en télétravail à temps plein, elle qui, en temps normal, avait l’habitude de voyager un peu partout en Amérique du Nord dans le cadre de ses fonctions. Son emploi – elle faisait des inspections dans des usines de transformation de poisson – est soudainement devenu moins séduisant. Marie-France a eu envie de changement.

Publié le 1er mai
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

« Mon objectif, c’était de trouver un nouvel emploi dans mon quartier, parce que je ne voulais pas me retrouver prise dans le trafic cinq jours par semaine », dit-elle.

Et elle en a trouvé un. À exactement 23 minutes à pied de chez elle. Vingt-trois minutes de bonheur.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marie-France Denoncourt

C’est une cassure entre le travail et la maison, un moment que je passe avec moi-même, avec de la musique, sans stress. C’est tellement apaisant !

Marie-France Denoncourt

« Ça me permet de bouger, aussi. Après tout ce temps à travailler de la maison, j’étais beaucoup moins active », dit Marie-France, qui travaille en présence deux jours par semaine.

Édith Crevier, qui habite la couronne nord de Montréal, a elle aussi repris le voyagement entre la maison et le travail. Lorsqu’elle doit se rendre au centre-ville de Montréal, à l’heure de pointe, ça lui prend une heure, une heure et quart en voiture. C’est long, très long.

Mais aujourd’hui, son emploi n’exige que deux ou trois jours de travail en présence toutes les deux semaines. La mère de famille se surprend à trouver ces trajets moins désagréables qu’avant.

Oui, les embouteillages continuent à la faire suer, les nids-de-poule de la rue Notre-Dame continuent à l’effrayer (« c’est la guérilla »), mais la jeune quadragénaire apprécie tout de même ce temps pour elle.

« Je prends le temps d’écouter la musique que j’aime. Et je ne déteste pas être en voiture ; je le vois un peu comme une libération », dit Édith, qui était en congé de maternité pendant la pandémie.

Ça me fait sortir de la maison, ça me fait sortir de mes pantoufles, ça me permet d’éviter les tâches domestiques.

Édith Crevier, résidante de la couronne nord de Montréal

Du positif ?

Dans l’expression « métro-boulot-dodo », le « métro » a mauvaise presse. On perçoit ce navettage entre la maison et le travail comme une perte de temps, une source de stress, une atteinte à notre bien-être. Peut-on tout de même retirer quelque chose de positif de cet espace-temps entre la maison et le travail ?

« C’est une question que je me pose, mais la littérature scientifique, à ce jour, n’y répond pas clairement », répond la chercheuse Annie Barreck, qui s’est justement donné pour mission de faire avancer les connaissances.

Dans son doctorat, à l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal, Annie Barreck étudie l’impact du navettage sur l’épuisement professionnel et sur les conflits travail-famille. Elle veut vérifier si ces déplacements augmentent les conflits travail-famille (et donc la détresse psychologique), ou s’ils peuvent, dans certaines conditions, améliorer la capacité des individus à conjuguer les exigences du travail et de la famille.

« Je ne crois pas que ce soit quelque chose qui soit tout le temps négatif, je ne pense pas que ce soit tout le temps un facteur de stress », indique Annie Barreck.

Différents facteurs peuvent jouer, dont le mode de transport (les transports actifs pourraient par exemple amener plus de bienfaits que la voiture) et évidemment la durée du trajet. Des études l’ont montré : plus on passe de temps en déplacement, plus on a de conflits travail-famille, moins on est satisfait du temps consacré à nos loisirs, et moins on est satisfait de notre travail en général. La littérature scientifique montre aussi que les femmes sont plus affectées par les longs trajets que les hommes.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Annie Barreck, étudiante au doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal

Je pense que, jusqu’à une certaine durée, le déplacement entre la maison et le travail peut être quelque chose qui permet de se relaxer, de se désengager psychologiquement de son rôle au travail et de se réengager dans son rôle à la maison.

Annie Barreck, étudiante au doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal

Mme Barreck, qui rappelle que, lorsque la frontière entre la maison et le travail est trop floue, cela peut générer du stress et des conflits travail-famille.

17 minutes

Temps idéal du navettage, selon une étude réalisée auprès de voyageurs de la région de San Francisco

Présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou souligne que l’une des choses auxquelles les gens ont dû s’adapter, en étant contraints de faire du télétravail, c’est justement de perdre cette zone tampon entre la maison et le travail.

À ses yeux, cette soupape peut amener du positif dans notre quotidien.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Le déplacement est un temps de pause. Quand on est en transport en commun, on peut lire, écouter de la musique, retourner nos appels. Quand on est en voiture, on est capable de faire le vide, d’écouter les nouvelles, d’arrêter faire une commission sur le chemin du retour.

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Selon Christine Grou, le retour en présence est une belle occasion pour réfléchir aux manières de rendre ce navettage plus productif. Et par là, elle n’entend pas nécessairement en faire une zone de travail ; ça peut aussi être l’occasion de faire le plein, de faire le vide, de respirer.

La personne qui a besoin de jaser peut opter pour le covoiturage, celle qui est toujours sollicitée à la maison pourrait apprécier la bulle de sa voiture, celui qui aime lire trouvera son compte en métro, énumère la psychologue. Soit, il y a les embouteillages, mais le marché actuel de l’emploi rend les employeurs relativement flexibles, rappelle-t-elle. Arriver une heure plus tard au travail et repartir une heure plus tard peut être une option.

« L’idée, c’est de trouver la bonne modalité, celle qui maximise les bienfaits et qui minimise les facteurs de stress », conclut Christine Grou.