Transmettre la COVID-19 à un proche peut générer de la culpabilité, de la honte, de la détresse, même. Chez les adultes comme chez les enfants. Témoignages et conseils pour mieux vivre cette épreuve.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Quand Lauriane Lalonde a appris, en septembre, qu’une collègue de travail qu’elle avait côtoyée de près avait la COVID-19, elle s’est mise à angoisser.

La jeune femme de 21 ans, étudiante en journalisme à l’UQAM, a passé en revue les gens qu’elle avait vus dernièrement… et à qui elle pourrait avoir transmis la maladie. Ses colocataires. Le garçon qu’elle fréquentait. Les trois amies qu’elle avait invitées à souper. Ses parents.

Quand son propre résultat est arrivé (il était positif), un puissant mélange d’angoisse, de culpabilité et de honte l’a envahie.

J’avais tellement, tellement peur. Mon père a eu des opérations, il prend des médicaments. S’il fallait qu’il l’attrape… Je l’imaginais sur un respirateur et c’était un cauchemar. Je dormais mal, très mal.

Lauriane Lalonde

« Et je me sentais vraiment stupide, je me trouvais vraiment niaiseuse de ralentir tout le processus de guérison de la société, poursuit Lauriane Lalonde en toute franchise. Je me trouvais nulle, vraiment nulle. »

La culpabilité même à 9 ans

Le sentiment de culpabilité n’a pas d’âge. Du haut de ses 9 ans, et même si elle n’avait absolument rien à se reprocher, Heloïse aussi l’a ressenti.

La fillette a contracté la maladie au début du mois de novembre, vraisemblablement à son école, dans la région de Québec. Pour sa mère, Valérie St-Pierre Müller, il était inconcevable de laisser Heloïse en isolement dans sa chambre pendant 10 jours. « Si on a à la contracter, c’est maintenant », s’est-elle dit.

De fait, deux jours plus tard, Valérie St-Pierre Müller s’est levée avec un mal de gorge. Son second test s’est avéré positif. La femme de 35 ans a perdu le goût et l’odorat, a souffert de courbatures et de grande fatigue. Puis, elle raconte avoir ressenti des picotements dans les mains et les pieds, suivis d’engourdissements progressifs dans les bras et dans les jambes. Un médecin l’a envoyée consulter un neurologue, à l’hôpital de l’Enfant-Jésus, où elle a été hospitalisée pendant une semaine. Soulignons que ces derniers symptômes sont atypiques de la COVID-19.

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Valérie St-Pierre Müller a dû rassurer Heloïse, sa fille de 9 ans, qui se sentait coupable de lui avoir probablement transmis la COVID-19.

Chaque jour, de son lit d’hôpital, Valérie parlait à ses deux filles. « Heloïse pleurait vraiment beaucoup, se souvient-elle. Elle disait : “C’est moi qui te l’ai donnée, c’est de ma faute.” Elle s’en est voulu. Et moi aussi, je pleurais. C’était tellement dur de ne pas pouvoir les voir. »

Les larmes d’Heloïse se sont poursuivies une semaine après le retour de maman à la maison. La petite avait peur que sa mère retourne à l’hôpital. Valérie St-Pierre Müller l’a beaucoup rassurée. « Je lui disais : “Ce n’est pas de ta faute. Si j’avais à l’attraper, je l’aurais attrapée” », dit Valérie, qui est éducatrice spécialisée dans une école secondaire. Je la rassurais aussi en lui disant que ce n’était pas elle qui avait fait en sorte que mon corps réagisse ainsi. »

Selon la psychologue clinicienne Geneviève Beaulieu-Pelletier, il est important d’être présent pour l’enfant sur le plan émotionnel, de lui laisser un espace pour s’exprimer et, surtout, de lui faire comprendre qu’il n’a pas à porter cette culpabilité-là.

Heloïse se sent bien, aujourd’hui. Et Valérie St-Pierre Müller aussi se sent mieux. Elle ressent encore des engourdissements et son équilibre demeure précaire, dit-elle, mais ses douleurs sont contrôlées. « C’est un baume pour son petit cœur », dit-elle.

Dans l’entourage de Lauriane Lalonde, seule une de ses amies a contracté la COVID-19. Heureusement, ses parents ne l’ont pas eue. « Mais tout ça m’a vraiment fait peur et ça me fait encore peur aujourd’hui, dit Lauriane. Je vais beaucoup moins voir ma famille. C’est sûr que c’est difficile, mais je dors mieux la nuit. »

Culpabilité, honte, détresse

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue clinicienne et professeure associée à l’Université du Québec à Montréal

Les gens qui pensent avoir été un vecteur de la transmission de la COVID-19 peuvent se sentir coupables, voire responsables des conséquences que la maladie a provoquées chez les autres, note la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier. Des biais cognitifs peuvent intervenir. « C’est le virus qui provoque les complications, pas la personne qui le transmet, rappelle la professeure associée à l’UQAM. Si, en plus, on a mis en place toutes les précautions qu’il fallait, c’est irrationnel de dire qu’on est responsable. »

Si la personne a dérogé aux règles (parce que oui, ça arrive !), le sentiment de culpabilité peut être plus tenace, convient Geneviève Beaulieu-Pelletier. La honte peut aussi se tailler une place.

La honte, c’est aussi le regard que les autres vont porter sur nous. C’est très difficile, parce que ce regard social là est très réprobateur en ce moment.

Geneviève Beaulieu-Pelletier

Comme le bagage psychologique diffère d’une personne à l’autre, chacun ne vivra pas ces émotions de la même manière, note la psychologue. Chez certains, ça peut aller jusqu’à une grande détresse. Rappelons que Patrick Péladeau, préposé aux bénéficiaires de Gatineau, a mis fin à ses jours au printemps quand sa mère, atteinte de la COVID-19, était plongée dans le coma. Comme tous deux vivaient sous le même toit, c’est possiblement lui qui lui avait transmis la COVID-19 après l’avoir contractée au travail. Judith Aumais, qui s’en est sortie indemne, a lancé un cri du cœur en décembre pour enjoindre aux gens qui transmettent involontairement la COVID-19 de ne pas se sentir coupables.

Transformer la culpabilité en action

Christophe a probablement transmis la COVID-19 à ses parents, lui aussi. Un dimanche d’octobre, le quadragénaire, qui n’a pas voulu révéler son nom de famille afin de ne pas être associé à cet évènement, est resté manger une bouchée chez eux après leur avoir apporté quelques sacs d’épicerie. Ses parents ont 76 et 81 ans. Jamais Christophe n’aurait pensé que le subtil picotement qu’il ressentait dans la gorge, semblable à celui qu’un collègue avait rapporté quelques jours plus tôt, était en fait le premier symptôme de la COVID-19.

« Quand j’ai su que mes parents l’avaient, évidemment, j’ai paniqué, dit-il, mais le sentiment de panique ne change pas grand-chose. Je me suis plutôt dit : “OK, maintenant, on fait quoi ?” »

Et Christophe a appelé un à un les gens qu’il avait vus les jours précédents pour les inviter à se faire tester. « Ç’a été ma façon, en quelque sorte, de me déculpabiliser et de faire mon devoir de citoyen », dit Christophe, qui n’a pas connaissance d’avoir transmis la COVID-19 à d’autres personnes que ses parents. Heureusement, ces derniers n’ont eu qu’une version légère de la maladie. Paradoxalement, c’est Christophe qui a été le plus durement frappé.

« Pour moi, la culpabilité n’est pas saine, elle ne permet pas d’avancer, dit-il. Dans mon cas, c’est plus une question de conscientisation : je prends les dispositions nécessaires pour que ça ne se reproduise plus. »

C’est exactement la fonction de la culpabilité, souligne Geneviève Beaulieu-Pelletier : un signal qui nous indique quoi faire. « Appeler les gens qu’on a vus, changer ses comportements, sensibiliser les gens… ce sont des façons très adaptatives de gérer sa culpabilité et d’avoir réellement un impact. »