Inutile de soupirer « encore un manuel pour nous guider lors de cette traversée du désert pandémique… », car Comment rester serein quand tout s’effondre n’est pas là pour rabâcher une énième leçon sur le détachement et la pleine conscience. Le philosophe et écrivain Fabrice Midal s’y inscrit en faux par rapport à la positivité à tout crin et aux discours habituels louant Spinoza, Épictète et le stoïcisme, qu’il juge culpabilisants et déshumanisants. Il suggère plutôt une approche alternative de la sérénité basée sur la reconnaissance et l’acceptation des difficultés et des émotions.

Publié le 25 janv. 2021
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Votre ouvrage a-t-il été écrit durant la pandémie ? Qu’est-ce qui le distingue des autres parutions portant sur le même sujet ?

Il a été écrit pendant la pandémie, mais je songeais depuis longtemps à un livre qui montre que l’idée que l’on se fait de la sérénité et de la sagesse est profondément erronée. Le discours dominant me donne de l’urticaire : essayer d’être calme, zen, dans le détachement, de faire le vide dans sa tête, c’est pour les gens qui n’ont pas souffert. Avec le confinement et la crise, je me suis dit qu’on verrait bien que le discours habituel ne marche pas du tout. Quand on voit ses proches mourir, ce n’est pas être dans le détachement qui va aider quiconque. On a peur, on panique, on a mal, il s’agit beaucoup plus d’avoir le courage de pouvoir accueillir nos difficultés pour réussir à naviguer face à la catastrophe.

Vous vous attardez sur deux poisons inoculés dans notre psyché sociale : l’autoculpabilisation et la victimisation. D’après vous, quelle est leur source ? Un héritage judéo-chrétien ?

C’est plutôt lié au développement d’un néo-capitalisme psychique dont nous sommes prisonniers : nous nous auto-exploitons pour être toujours plus efficaces, il faut être zen pour être performant, et tout ce qui est humain, un peu fragile, est considéré comme négatif. Nous nous en voulons d’être humains. Nous pensons que nous ne devrions pas être angoissés, ne pas avoir peur, ne pas avoir mal, sinon on est en faute. Des psychologues racontent à longueur de journée aux gens que s’ils ont peur, s’ils sont angoissés, c’est qu’il y a un problème. Mais il est tout à fait sain d’être angoissé, en colère, ou d’avoir des difficultés ; c’est même nécessaire.

La stratégie de la « pensée positive » est pourtant très répandue dans nos sociétés…

Le discours selon lequel il faut cultiver les émotions positives me semble empoisonner gravement notre société. Il faudrait toujours positiver en toutes circonstances, c’est monstrueux ! Dans la société nord-américaine, c’est devenu un dogme quasiment indiscutable. Il y a des émotions douloureuses ou agréables, des émotions justes ou injustes, mais il n’y a pas d’émotion négative. Toute émotion que l’on ressent nous dit quelque chose, même si cela ne nous plaît pas. Il y a par exemple des joies appropriées et d’autres complètement fausses, comme ces gens toujours joyeux, mais aveugles à la souffrance des autres. C’est insupportable ! Aucune émotion ne devrait nous rendre coupables. Si votre voisin gagne 5 millions de dollars et que vous ne ressentez pas une once de jalousie, que vous êtes absolument serein, vous n’êtes pas un sage, vous êtes un psychopathe.

Dès lors, quelle est votre proposition pour atteindre la sérénité ?

L’idée que la sagesse serait de ne pas être atteint par la catastrophe, je n’y crois pas ; être sage, au contraire, c’est être atteint par les difficultés. On a l’impression que dès qu’il y a une tempête, c’est un problème. Mais la tempête, c’est la vie, et la sagesse, c’est de savoir que cela ne va jamais toujours bien. La souffrance doit être reconnue pour pouvoir être transcendée, intégrée. À partir de là, c’est plus facile de toucher une vraie forme de sérénité : passer du paradigme statique, où tout devrait aller toujours bien, au paradigme dynamique, où l’on peut agir avec la situation, la transformer, naviguer… Ce qui nous apparaît comme une crise devient une chance de nous réinventer, de nous reconstruire.

PHOTO FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Comment rester serein quand tout s’effondre, de Fabrice Midal

Vous avez fondé l’École occidentale de méditation, qui a une antenne à Montréal. Or, vous abordez très peu cette pratique dans votre ouvrage. Pourquoi ?

Je n’en parle plus parce que la méditation n’est plus comprise. Pour les gens, méditer, c’est être zen, faire le vide dans sa tête et effectuer un exercice de pleine conscience. Ça me semble trois choses absurdes, impossibles et culpabilisantes. Si je suis en colère et qu’on me dit « Lâche prise », je vais aller encore plus mal ! J’essaie de défendre une autre vision de la méditation qui soit une manière d’être honnête et sincère avec ce qu’on vit, à rencontrer des difficultés pour pouvoir les transformer.

> Consultez le site de l’École occidentale de méditation

Comment rester serein quand tout s’effondre. Fabrice Midal. Éditions Édito. 160 pages.