Alors qu’on exhorte les gens à rester à la maison, ceux et celles qui souffrent de problèmes de santé mentale sont doublement affectés. Ils seraient autour de 325 000 connus des intervenants, a déclaré la ministre de la Santé, Danielle McCann, en point de presse mardi. Et c’est sans compter ceux et celles qui sont en attente de diagnostic. Privés de contact avec leur réseau, forcés de consulter par téléphone ou par écran interposé quand c’est possible, ils sont encore plus vulnérables. Les ressources s’organisent pour répondre à leurs besoins, mais les intervenants ne cachent pas leur inquiétude quant aux effets à long terme de cette pandémie sur une population déjà fragile.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Avant le 23 mars, le centre de jour de la maison L’Alternative, à Pointe-aux-Trembles, accueillait des gens souffrant de graves problèmes de santé mentale : schizophrénie, dépression profonde, bipolarité… « Pour certains, c’était la seule activité quotidienne, explique Sylvie Rodrigue, directrice de l’organisme créé il y a 22 ans. Nous sommes leur bouée de sauvetage. »

Comme presque tout le Québec, l’Alternative a dû fermer ses portes il y a trois semaines. Une décision lourde de conséquences pour ces personnes déjà fragiles. « La majorité de nos membres habite en résidence intermédiaire, note Mme Rodrigue. Or, elles sont soumises à la directive qui s’applique aux CHSLD. Les gens sont enfermés, ils ne peuvent plus sortir, ça devient très difficile pour eux. Ils souffraient déjà de troubles de l’humeur et d’anxiété et là, ils ont perdu leur routine, ils sont désorganisés. La petite marche pour aller s’acheter des cigarettes, par exemple, ce n’est plus possible. C’est difficile pour le commun des mortels, alors imaginez… »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La psychiatre Marie-Ève Cotton assure ses suivis par téléphone et Skype, comme la plupart de ses collègues.

Tous dans le même bateau

Si certains rugissent comme des lions en cage, d’autres personnes souffrant de troubles de santé mentale trouvent, temporairement du moins, un certain apaisement dans la crise qui nous frappe. C’est ce que nous explique la psychiatre Marie-Ève Cotton qui assure ses suivis par téléphone et Skype, comme la plupart de ses collègues. « Les psychotiques, par exemple, sont des gens assez isolés qui ont peu de contacts sociaux, explique-t-elle. Ces jours-ci, ils s’inscrivent dans le courant. Pour les grands anxieux, c’est comme si le reste de la population avait rejoint leur rapport au monde : tout le monde est en hypervigilance. Pour une fois, ils sont en phase avec les autres, ils se sentent moins seuls. »

Même observation de la part de Christine Archambault, travailleuse sociale et superviseure clinique qui compte plus de 34 ans de métier.

Les gens qui souffrent de troubles de santé mentale sont habituellement stigmatisés, exclus. Ces jours-ci, ils se sentent rassurés parce qu’ils vivent la même réalité que tout le monde. Il y a une sorte de normalisation de leur état.

Christine Archambault

On parle ici d’une réaction à court terme, bien entendu. Car à moyen et long terme, on craint des réactions plus négatives et des effets collatéraux. « On commence déjà à observer de la décompensation chez certains patients qui ont peur de manquer de médicaments, par exemple », note la Dre Cotton.

Un risque de plus

Les effets collatéraux de la pandémie, Alex Chayer les observe déjà auprès de sa clientèle. Directeur général de l’organisme Le Mûrier, qui supervise six résidences qui accueillent des personnes souffrant de troubles de santé mentale, il se dit inquiet pour ses locataires.

Manger, par exemple, est devenu plus compliqué. « Pour certains, aller faire des courses et interagir avec la société était déjà difficile, observe-t-il. Quand la société est à cran, c’est encore pire. Commander en ligne ? Encore faut-il avoir une carte de crédit. Plusieurs n’en ont pas. C’était le premier du mois cette semaine, la majorité a reçu un chèque d’aide sociale. Mais si personne n’accepte d’argent comptant, on fait quoi ? »

Et c’est sans compter le risque de contamination à la COVID-19. « Disons que pour certains, le coronavirus ne représente pas un très gros danger dans le grand tout, dit-il. C’est une population qui éprouve des problèmes concomitants qui les place souvent dans des situations risquées : dépendance, prostitution, etc. Il faut faire de la sensibilisation et de la prévention. Et trouver des moyens de les protéger sans brimer leurs droits. »

Le bon vieux système D

Avec son équipe, Alex Chayer est en train de mettre sur pied un système de livraison de repas gratuits qui sera offert à cette clientèle plus vulnérable. Ils ont également installé des ordinateurs dans les résidences pour que les locataires aient accès aux services en ligne. « En 30 ans, je n’ai jamais rien vécu de semblable, avoue M. Chayer, qui a connu la crise du verglas. Cette pandémie, c’est un gros défi. »

Alex Chayer n’est pas le seul à faire preuve de débrouillardise. À l’heure actuelle, c’est tout le réseau communautaire – déjà habitué à faire des miracles avec des bouts de ficelle – qui est en mode réorganisation pour assurer des services vitaux aux gens qui souffrent de troubles de santé mentale.

À la maison L’Alternative, on a réorganisé tous les services afin de pouvoir offrir une présence virtuelle. « On va distribuer des iPad, ce qui nous permettra d’offrir des ateliers à distance, explique la directrice, Sylvie Rodrigue. Et on appelle les gens tous les jours pour prendre des nouvelles. »

La technologie permet de poursuivre les échanges individuels, mais que font ceux qui comptaient sur un groupe de soutien pour passer à travers les moments plus difficiles ? À AMI-Québec, un organisme qui offre de l’aide aux membres de l’entourage des personnes souffrant de maladies mentales, on a réussi à offrir toutes les activités sur une plateforme numérique. « On a trois groupes de soutien qui poursuivent leurs rencontres en ligne, explique fièrement la directrice de l’organisme, Ella Amir, qui est sur le pied de guerre depuis deux semaines. Les gens qui souffrent de problèmes de santé mentale sont confinés avec leur famille, ou ils sont isolés chez eux. Dans les deux cas, ce sont des situations à risque. Ils ont perdu leur routine, leurs repères. Ce n’est pas facile ni pour eux ni pour leur entourage. En poursuivant notre offre de soutien, on se sent utile. »

Miracles au quotidien

Cette effervescence, on la ressent aussi du côté institutionnel. Tous les professionnels de la santé à qui nous avons parlé nous ont dit la même chose : en l’espace de quelques semaines, ils se sont « virés sur un 10 cents ». Ce milieu qui, il y a encore un mois, exigeait des télécopies et compilait des dossiers médicaux dans des chemises en carton, est en train de découvrir les aspects positifs de la technologie : consultations téléphoniques, rencontres Skype ou Zoom, télémédecine, renouvellement d’ordonnances par téléphone. De petits miracles se produisent tous les jours.

Depuis deux semaines, je n’ai jamais autant travaillé. On est en mode panique, on n’avait pas de plan pour faire face à une telle crise. Normalement, le système est lent, mais là, on travaille fort pour instaurer des changements, et ça va vite.

Le Dr Gustavo Turecki, chef de psychiatrie au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal

« C’est une situation qui me rappelle un peu la crise du H1N1, note pour sa part Robert James Borris, directeur adjoint des programmes de santé mentale et dépendance au CISSS Montérégie-Est. Notre clientèle a de grands besoins. Aujourd’hui [mercredi], nous avons joint tout le monde sur nos listes, même ceux qui étaient en attente de service. » Pour l’instant, le centre de crise L’Accès, qui compte cinq lits, demeure ouvert à Longueuil. « On a adopté des mesures strictes pour protéger le personnel », précise M. Borris.

L’inquiétude numéro un : limiter la propagation du coronavirus au sein d’une population fragile dont une partie habite des résidences intermédiaires qui ne sont pas dotées d’infrastructures hospitalières. Ce serait catastrophique. À moyen et à long terme, il faudra en outre gérer les problèmes liés au confinement obligatoire qui risquent de se multiplier.

« C’est certain que cette pandémie va avoir un impact sur notre clientèle, affirme le Dr Turecki, qui est également directeur scientifique du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. Il est encore trop tôt pour dire lequel, mais je crois que le pire est à venir. »