La crise de la COVID-19 fait ressortir toute sorte de comportements. Il y a ceux qui cherchent un bouc émissaire, ceux qui font comme si de rien n’était, ceux qui collectionnent le papier de toilette. Mais derrière tout ça, il y a des peurs, de « vieilles, vieilles peurs », constate l’anthropologue Luce Des Aulniers. Entrevue.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Luce Des Aulniers est anthropologue. Elle s’intéresse depuis 40 ans aux rapports que les humains entretiennent avec la mort. Et dans la crise de la COVID-19, la mort, on l’aborde en données épidémiologiques, constate-t-elle. En chiffres, en courbes, en records. « Mais on ne parle pas de nos vieilles, vieilles peurs, qui sont tout à fait légitimes, dit-elle. On se garde bien d’en parler. »

Pourtant, les peurs sont là, partout et nombreuses. 

« En fait, ce sont des peurs très inscrites dans la conscience, très primitives, mais qui restent là, explique Luce Des Aulniers, professeure émérite en anthropologie à l’UQAM. On est fait de toutes sortes de sédiments. Ce n’est pas parce qu’on met des couches nouvelles que les vieilles couches ne sont plus opérantes. »

Le progrès et son « vertige de toute-puissance » nous ont peut-être fait oublier ces peurs, dit Luce Des Aulniers, mais la menace du coronavirus les remet subrepticement à l’ordre du jour.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Luce Des Aulniers, professeure émérite au Département de communication sociale et publique à l’UQAM

Peur de l’anéantissement

« Il y a une peur universelle qui est en plein touchée actuellement : c’est la peur de ce qui est imperceptible, de ce qui est invisible dans sa toute-puissance », note d’abord Luce Des Aulniers. Le coronavirus, qui est également imprévisible, se répand sur toute la planète. Le phénomène est donc « giga ». « Ça va aller chercher encore plus de peurs qui sont très enfouies, mais qu’il faut entendre, même si on les trouve ridicules : la peur de l’apocalypse, ce genre de peurs-là », dit l’anthropologue.

C’est à la peur de la non-existence, de l’anéantissement, que Luce Des Aulniers attribue certains profils d’individus qui se dessinent ces jours-ci. Il y a les « pessimistes dépressifs », qui vont se « complaire dans la contemplation de la catastrophe ». Et il y a aussi les « Yolo », qui se disent qu’ils n’ont qu’une vie à vivre et qui continuent à en profiter (et à consommer) comme si de rien n’était.

L’accumulation du papier de toilette et d’autres victuailles est aussi en partie attribuable à cette peur de l’anéantissement, selon elle. « Ce sont des échafaudages mentaux qui donnent l’illusion d’éloigner la mort », croit l’anthropologue, qui rappelle qu’au Moyen-âge, c’était le pain qu’on accumulait pour éloigner la famine.

Peur de mourir seul 

Dans tout ça, bien sûr, il y a aussi la peur de mourir seul et sans recours, une autre peur ancienne. « De mourir comme certaines personnes âgées sont mortes en Italie, résume Luce Des Aulniers. C’était une image d’imploration insupportable, parce qu’on ne pouvait leur garantir aucun soutien respiratoire. Ils sont morts aussi sans recours humains. C’est particulièrement prégnant chez les gens âgés. »

La crise peut aussi faire surgir les peurs de l’enfance, comme celle de l’abandon. Les réseaux sociaux font sur ce plan un travail formidable pour ceux qui peuvent en jouir, souligne l’anthropologue.

À ces peurs s’ajoute un choc, celui de rester chez soi, reclus, pour le bien commun, souligne Luce Des Aulniers. « Dans notre culture nord-occidentale, ça ne va pas du tout, ça ! s’exclame-t-elle. On est dans une culture d’évasion, de la compensation en cherchant des sources externes, en consommant, en voyageant. » La culture est aussi à l’hyperindividualisme, ajoute-t-elle.

Cette réclusion nous pousse à faire quelque chose qu’on n’a pas voulu : penser à la mort, alors que « tout le système actuel est organisé pour nous faire croire qu’on peut contrôler la mort, rappelle Luce Des Aulniers. Et que la vie, c’est sans limites. »

Reclus avec leurs peurs, des gens s’accusent les uns les autres d’être responsables de la catastrophe (dans la vraie vie comme sur les réseaux sociaux), parfois avec une violence démesurée, constate Luce Des Aulniers. D’autres dénoncent à la police cette mère qui fait une marche avec ses enfants, ou cette personne âgée qui fait son épicerie.

Aux yeux du sociologue et philosophe français Edgar Morin, la recherche d’un bouc émissaire est une façon de composer avec une peur globale et diffuse.

On fait quoi, alors, avec nos peurs ?

La peur est d’abord un « moteur phénoménal » pour la création, rappelle Luce Des Aulniers. Elle nous pousse aussi à réfléchir ensemble à la logique qui nous a menés à la pandémie de COVID-19, à notre rapport ambigu avec la nature. « Si on ne veut pas rester juste dans le fait d’être abasourdi et passif, si on ne veut pas juste rester dans une dimension moraliste, il faut essayer de comprendre le processus qui a donné une telle puissance à une chose si petite », dit-elle.

Et pour affronter la peur, il y a aussi la solidarité. Edgar Morin la voyait comme l’un des plus grands antidotes contre la peur, rappelle Luce Des Aulniers, qui se réjouit de voir tous ces gens coopérer et respecter les consignes d’isolement, pour le bien commun.

« Au fond, la seule façon de survivre, et qui va nous rester après – parce qu’on ne sait pas quel genre d’après il va y avoir –, c’est la satisfaction d’avoir été solidaires, croit-elle. Sur le plan de la civilisation, je suis bien, bien heureuse de voir ça. »

Ceux qui font fi des consignes

Encore aujourd’hui, des gens continuent à se rassembler. Pourquoi ? Luce Des Aulniers, anthropologue, voit là une bonne part de pensée magique et une forme de déni de la mort. « Ils sont soit dans leur mégalomanie de toute-puissance (“ça ne peut pas m’arriver”), soit hésitants sur leur propre désir de vivre : ils jouent alors à la “roulette cosmique” en se disant que s’ils méritent de vivre, ils vont passer au travers. S’ils ne méritent pas, ils vont attraper le virus, quoi qu’ils fassent », illustre-t-elle.