(Montréal) Les ventes de lait pour tout-petits sont en pleine croissance depuis quelques années, révèle une nouvelle étude, mais deux expertes interrogées par La Presse canadienne préviennent qu’il s’agit d’un produit dont les enfants n’ont tout simplement pas besoin.

Jean-Benoit Legault
La Presse canadienne

L’étude publiée par des chercheurs de l’Université du Connecticut dans le journal Public Health Nutrition révèle que les ventes de lait pour tout-petits (toddler milk, en anglais) sont passées, aux États-Unis, de 39 millions US par année en 2006 à 92 millions US en 2015.

Pendant la même période, les dépenses publicitaires consacrées à ce produit ont plus que quadruplé à plus de 20 millions US par année — au moment où la publicité du lait maternisé, elle, chutait.

« Les compagnies ont davantage créé un besoin que répondu à un besoin avec les “toddler milk”, a commenté l’auteure des livres Savoir quoi manger — Bébés et Savoir quoi manger — Enfants, la nutritionniste Stéphanie Côté. À partir de l’âge de 1 an, les enfants peuvent très bien commencer à boire du lait de vache, du lait entier 3,25 %, ou ceux qui sont végétariens peuvent prendre des boissons de soya qui sont enrichies et ça leur convient très bien, donc la préparation de transition n’est pas nécessaire. »

Les compagnies alimentaires prétendent que le lait pour tout-petits est l’étape suivante logique dans l’alimentation d’un enfant qui commence à délaisser le lait maternel ou le lait maternisé, mais certains — dont les auteurs de l’étude — y voient plutôt une stratégie de marketing.

Des données de l’Organisation mondiale de la santé démontrent d’ailleurs que les ventes de lait pour tout-petits, qui est destiné aux enfants de 12 à 36 mois, connaissent la croissance la plus robuste de tous les produits de cette catégorie, avec une hausse annuelle de 8,6 %.

« Au fil des années il y a eu une diminution de la consommation des préparations pour nourrissons parce qu’on a fait beaucoup la promotion de l’allaitement maternel, il y a beaucoup de mamans qui allaitent leur enfant parfois jusqu’à six mois, parfois jusqu’à un an aussi, et ça ça a un impact sur les ventes de préparation pour nourrissons bien sûr », a dit Mme Côté.

Couleur et variété

Le lait pour tout-petits est un « produit très transformé » qui contient différentes sortes d’huiles et de sucres, ajoute-t-elle, et « quand on regarde la liste des ingrédients, on ne voit aucun ingrédient qu’on a dans notre cuisine ». Et s’il est vrai qu’il contient aussi « beaucoup d’éléments nutritifs », rien ne viendra remplacer l’alimentation équilibrée normale qu’on offre à nos enfants.

Avec des céréales, des fruits et légumes, du fromage, de la viande ou des légumineuses, les enfants auront « tout le nécessaire pour grandir en santé », a assuré Mme Côté.

« Les gens sont intéressés de plus en plus par la nutrition, et manger des nutriments au lieu de manger des aliments, pour moi ça ne fait pas de sens, a renchéri la nutritionniste Amandine Moukarzel, du CHU Sainte-Justine. Une alimentation la plus naturelle possible, la plus simple, colorée, variée, la moins transformée possible, donc ne pas aller vers les aliments qu’on vend […] prêts à l’emploi. […] Ça va jusqu’aux compotes de fruits, d’aller vraiment vers un vrai fruit (que l’enfant) découvre la texture de l’aliment. »

Les deux expertes s’entendent pour dire qu’il sera très rare pour un (e) nutritionniste de recommander ce produit à des parents, à part peut-être s’il s’agit d’un enfant ayant des besoins particuliers.

Une représentante de l’industrie semble d’ailleurs abonder dans ce sens.

« Pour les tout-petits aux prises avec des carences nutritives ou des restrictions alimentaires, une boisson alimentaire comme Enfagrow A + peut aider à combler d’éventuelles défaillances alimentaires », a indiqué dans un courriel la directrice médicale du fabricant d’Enfagrow, la société RB North America, la docteure Christina J. Valentine. « Elles ont été formulées pour aider à contribuer aux besoins alimentaires des tout-petits en fournissant des nutriments importants. »

Une autre compagnie qui produit du lait de transition, le géant alimentaire mondial Nestlé, n’a pas répondu aux demandes de commentaires de La Presse canadienne.

Le bouton « panique »

Les changements normaux qui surviennent vers l’âge d’un an pourront inquiéter certains parents : la croissance de l’enfant ralentit, ses besoins diminuent et il pourra être moins affamé.

« Comme parent on a tendance à s’inquiéter rapidement, et les compagnies de […] laits de transition vont peut-être nous aider à appuyer sur le bouton panique rapidement, mais ce n’est pas nécessaire, a déploré Mme Côté. Les enfants gagnent à découvrir des vrais aliments, à manger des vrais repas avec le reste de la famille, donc les préparations de transition, ce n’est pas nécessaire. »

L’enfant pourra aussi traverser, à ce moment, une période de crainte face aux aliments, ce qui ne fera rien pour rassurer ses parents.

« Il y a beaucoup d’autres avenues quand notre enfant ne mange pas beaucoup, qu’on a l’impression qu’il ne mange presque rien, plutôt que de lui donner une boisson de ce type-là, a dit la nutritionniste. Les enfants ont besoin de se familiariser avec les aliments, ils ont besoin d’apprendre à les connaître et un lait de transition ne sera jamais une solution pour traverser une étape qu’on appelle de néo-phobie, et qui est normale. »

Le calme, la patience, le plaisir et la persévérance sont les meilleurs outils que peut utiliser le parent pour aider son enfant à acquérir de bonnes habitudes alimentaires, a prévenu Mme Côté.

« Montrer l’exemple, s’asseoir tout le monde autour de la table, ça reste qu’il y a des bienfaits à faire ça, et ça ne prendra pas tellement de temps que l’enfant va se mettre à varier son alimentation et ce qu’il mange de lui-même », a-t-elle conclu.