Dans les années 1980, des chercheurs de l’Université du Wisconsin ont mené une expérience inusitée pour mieux comprendre comment le rhinovirus — principale cause du rhume — se transmettait d’une personne à une autre.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Dans une pièce, ils ont assis ensemble des hommes, dont huit étaient très enrhumés, et leur ont demandé de jouer au poker. Dans une autre pièce séparée, ils ont installé 12 hommes en santé et leur ont aussi demandé de jouer au poker. Chaque heure, pendant neuf heures, les chercheurs ont interchangé les cartes, les jetons et les crayons d’un groupe à l’autre pour que le matériel reste fraîchement contaminé. Les joueurs en santé devaient aussi se frotter le visage avec les mains toutes les 15 minutes pour maximiser les chances de s’infecter avec des particules de rhinovirus.

Résultat ? Aucun des 12 joueurs non porteurs n’a contracté le rhume ce jour-là. En revanche, quand les chercheurs faisaient jouer des hommes enrhumés à la même table que des joueurs en santé, plus de la moitié de ces derniers tombaient malades.

Il serait bien sûr impensable sur le plan éthique de réunir des joueurs atteints de la COVID-19 et des joueurs en santé autour d’une table de poker pour voir comment le SARS-CoV-2 se transmet. Mais à ce jour, la littérature scientifique tend à démontrer que le risque de contracter la COVID-19 par l’entremise d’objets ou de surfaces inanimés (aussi appelés fomites) est faible, voire très faible, indique Emanuel Goldman, professeur de microbiologie à la Rutgers New Jersey Medical School.

« Je ne dis pas que c’est impossible. Je dis seulement que c’est très rare, que ça représente une petite composante de cette pandémie », estime Emanuel Goldman, qui a signé un commentaire à cet effet, l’été dernier, dans la revue The Lancet. À ses yeux, on a tendance à exagérer le risque associé aux fomites dans la lutte contre la pandémie.

À ce jour, rappelle M. Goldman, aucun cas de transmission pouvant être uniquement attribuable aux fomites n’est recensé dans la littérature scientifique.

De plus, souligne-t-il, des études soutiennent l’idée que la transmission par surfaces est rare, comme ce rapport de cas d’une éclosion dans un immeuble de Corée du Sud. Malgré les nombreuses interactions des gens dans le lobby et dans les ascenseurs (à toucher les mêmes choses), l’éclosion était presque entièrement limitée aux travailleurs du centre d’appels du 11e étage. La principale route de transmission du SARS-CoV-2 est directe, de personne à personne, et surtout lors de contacts prolongés.

PHOTO TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN LORS D’UN ENTRETIEN

Emanuel Goldman, professeur de microbiologie à la Rutgers New Jersey Medical School

« La seule façon qu’une transmission par fomites soit possible, c’est si quelqu’un d’infecté tousse ou éternue sur une surface, et dans une courte période de temps — une heure ou deux après –, une autre personne touche cette surface, puis touche son nez, ses yeux », estime Emanuel Goldman. Encore là, dit-il, il est très simple de briser cette chaîne de transmission : il suffit de se laver les mains.

72 heures, 48 heures, etc.

On a pourtant tous en tête les résultats des expériences en laboratoire sur la viabilité du SARS-CoV-2 sur les surfaces : 72 heures sur du plastique, 48 heures sur l’acier inoxydable, 24 heures sur du carton… À la mi-mars, alors que la pandémie de COVID-19 venait d’être décrétée, ces données publiées dans le New England Journal of Medicine ont marqué l’imaginaire.

Bien que ces expériences soient bien faites, leurs résultats ne sont pas pertinents dans la vraie vie, estime Emanuel Goldman. D’abord, les chercheurs ont utilisé une grande quantité de particules virales qui ne se rapproche pas du tout de ce qu’on peut trouver dans la vraie vie (« il faudrait que 100 personnes toussent ou éternuent sur la même petite zone »). Ensuite, ces expériences en laboratoire ne tiennent pas compte du fait que l’environnement dégrade rapidement le SARS-CoV-2, un virus plutôt instable.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Joanna Merckx, épidémiologiste et spécialiste des maladies infectieuses pédiatriques à l’Université McGill

Joanna Merckx, épidémiologiste et spécialiste des maladies infectieuses pédiatriques à l’Université McGill, abonde dans le même sens. « Quand on tient compte de la vraie vie, où la température varie, où il y a des rayons UV, où on pratique des mesures d’hygiène de base, le risque de transmission par surface est minimal », croit-elle.

Comme le risque n’est pas impossible, ne vaut-il pas mieux rester très prudent ?

« Je ne critiquerai jamais personne de pécher par excès de prudence, répond Emanuel Goldman. Dans les hôpitaux, certainement, on veut être aussi prudents que possible. Mais dans la communauté, quand on va dans les extrêmes, ça peut devenir incommode, fatigant, voire dommageable si ça fait en sorte qu’on ne met pas l’accent sur ce qui compte vraiment : ce que l’on respire. »

Bien que non basées sur la science, certaines règles sont plutôt sans conséquence, dit M. Goldman, comme le fait d’emballer soi-même ses sacs à l’épicerie ou cette pratique des bibliothèques de mettre les livres en quarantaine pendant sept jours (alors qu’un seul suffirait, selon le microbiologiste).

À l’opposé, d’autres pratiques peuvent être significatives, note Emanuel Goldman. Il pense notamment à cette direction d’école qui songeait à fermer l’établissement une fois par semaine pour nettoyer en profondeur alors qu’il serait tellement plus utile de diriger ces ressources vers la ventilation (ce qui a heureusement été fait).

Emanuel Goldman pense aussi au métro de New York, qui ferme la nuit pour être désinfecté au détriment des gens qui en auraient besoin pour aller travailler.

Selon Joanna Merckx, la chose n’est toutefois pas binaire. Même si le risque de contamination par fomites est faible, dans les endroits très achalandés comme le métro, « ça peut mener à une couple de cas », dit-elle, en rappelant cependant qu’un simple lavage des mains rend ce risque pratiquement nul. À ses yeux, il faudra mener des études épidémiologiques pour mieux cerner les contributions respectives des chemins de transmission du SARS-CoV-2.

Mais oui, dit-elle à propos de plusieurs pratiques de désinfection dans le milieu communautaire, « c’est un usage disproportionné de ressources ». Mettre l’accent sur le nettoyage en profondeur (alors qu’un nettoyage standard suffit bien souvent) peut aussi avoir un autre effet : celui de donner un faux sentiment de sécurité. « Il est clair que c’est surtout dans les moments où on est le plus à l’aise que ça va se passer », conclut Joanna Merckx.