À l’instar des masques et équipements destinés aux hôpitaux, les désinfectants pour les mains font l’objet d’une vive convoitise. Alors que Santé Canada a mis en place des mesures provisoires pour accélérer la production et la distribution de désinfectants pour les mains au pays et permis de façon provisoire l’utilisation d’éthanol technique afin de répondre à la demande, plusieurs s’inquiètent de la conformité de certains produits qui se retrouvent sur les tablettes.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Même si les nettoyants antiseptiques « devraient être utilisés avec parcimonie » et « ne remplacent pas le lavage au savon et à l’eau », selon Santé Canada, ces produits connaissent une popularité inédite en ces temps de pandémie, alors qu’il est devenu très difficile de mettre la main sur une bouteille de Purell, sans doute la marque la plus connue en la matière.

À la fin de mars, Santé Canada a rendu publique une nouvelle monographie sur les nettoyants antiseptiques pour la peau à usage personnel. L’agence y décrit les exigences nécessaires pour obtenir une autorisation de mise en marché, qui prend généralement la forme d’un numéro de produit naturel (NPN) ou, plus rarement, d’un numéro d’identification de médicament (DIN), pour les désinfectants à base de produits chimiques.

Il est important de savoir que tout désinfectant pour les mains devrait porter sur son étiquette un numéro NPN de huit chiffres (ou un DIN, le cas échéant). « Un fabricant ou distributeur ne peut pas vendre un produit désinfectant pour les mains à base d’alcool au Canada sans l’autorisation de Santé Canada », a répondu par courriel l’agence publique à La Presse, lorsqu’interrogée sur la question.

Explosion de l’offre

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Les désinfectants pour les mains connaissent une demande sans précédent. Mais sont-ils tous conformes ?

Pour s’adapter à la forte demande, Santé Canada a mis en place une approche provisoire accélérée, jusqu’au 31 mars 2021, pour soutenir les entreprises d’ici qui voudraient convertir leurs installations afin d’y fabriquer, emballer ou importer des désinfectants à base d’alcool. Le processus, souvent long et assez complexe, pour obtenir des licences d’exploitation et de produit et, ainsi, un numéro NPN, a été simplifié et accéléré.

> Consultez la liste de désinfectants pour les mains autorisés par Santé Canada

Alain Ménard, cofondateur de The Green Beaver, une entreprise canadienne qui a lancé il y a quelques semaines un désinfectant pour les mains, a été étonné de recevoir son NPN en seulement 48 heures. 

PHOTO FOURNIE PAR THE GREEN BEAVER

Alain Ménard, cofondateur de The Green Beaver

Le processus est vraiment accéléré, les normes sont abaissées, j’en suis presque tombé sur le dos !

Alain Ménard, cofondateur de The Green Beaver

Formé en microbiologie, M. Ménard constate que plusieurs consommateurs ignorent l’existence du NPN et il s’inquiète du fait que certaines entreprises peuvent essayer de contourner la réglementation en vigueur, par opportunisme ou ignorance. « Ça fait peur. L’éthanol coûte cher et certains seront peut-être tentés d’en mettre moins que la quantité recommandée. Les gens vont penser qu’ils sont protégés et ils ne le seront pas ! »

La crise et la forte demande ont transformé le marché à vitesse grand V. Les entreprises désireuses de proposer du désinfectant à mains à leur clientèle ont dû s’adapter rapidement. À Québec, Brasqué Beauté, une jeune entreprise spécialisée en produits cosmétiques naturels, a tout de suite voulu contribuer à l’effort pour traverser la crise et « aider la communauté », explique Christiane Gallegos, cofondatrice.

En mars, un « purifiant pour les mains » contenant 60 % d’alcool isopropanol a été lancé sur le site web de l’entreprise, mais sans avoir d’abord obtenu son NPN. Une situation que l’entreprise a rapidement corrigée en retirant son produit du marché et en effectuant les démarches auprès de Santé Canada, qui lui a accordé un NPN cette semaine.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Au départ, le produit créé par Brasqué Beauté n’était pas autorisé par Santé Canada. L’entreprise a rectifié le tir depuis.

« Nous avions l’impression que c’était mission impossible pour les entreprises de notre taille [d’obtenir notre NPN], mais c’était beaucoup plus facile qu’on l’imaginait, a constaté Mme Gallegos. Nous travaillons sur une nouvelle étiquette qui va suivre les directives de Santé Canada. » Le produit homologué devrait être disponible bientôt.

Y a-t-il un chimiste dans la salle ?

Fabriquer un produit à base d’alcool, un composé volatil, demande connaissance et expertise. Voilà pourquoi l’Ordre des chimistes du Québec (OCQ), qui compte 2800 chimistes membres, a fait une sortie, début mai, afin d’offrir son aide aux entreprises qui ont choisi de convertir leur production.

« C’est très vénérable qu’une entreprise veuille collaborer, mais il faut une supervision minimale pour s’assurer que tout est fait dans les règles de l’art, que le désinfectant ne soit pas irritant pour la peau, qu’il n’y ait pas de contaminants. On joue avec des produits chimiques qu’on mélange, de l’alcool, du peroxyde, de la glycérine, qui peuvent se dégrader, qu’on doit stabiliser… Si le pourcentage final d’alcool est en bas du seuil demandé, le produit ne sert à rien ! », prévient Michel Alsayegh, président de l’OCQ, qui insiste sur le fait que ce type de produit devrait toujours être un « plan B » au lavage des mains à l’eau et au savon.

Ce qu’on veut, c’est protéger le public, qu’il puisse acheter en toute confiance un produit qui sera efficace pour enlever le virus de ses mains.

Michel Alsayehg, président de l’Ordre des chimistes du Québec

L’éthanol technique

L’utilisation d’éthanol de qualité dite « technique » dans les désinfectants pour les mains soulève certaines questions et inquiétudes. Devant les pénuries d’éthanol de qualité pharmaceutique (dit USP) ou alimentaire, Santé Canada a publié le 15 avril un avis autorisant de façon temporaire l’utilisation d’éthanol technique sur une période s’étendant jusqu’au 30 juin 2020. Ce type d’éthanol présente davantage d’impuretés, la plus préoccupante étant l’acétaldéhyde, un composé reconnu comme potentiellement cancérigène, notamment lorsqu’il y a exposition par inhalation.

« Lorsqu’ils sont utilisés conformément aux instructions et pendant une période limitée, les avantages pour la santé publique des désinfectants pour les mains contenant [des] sources approuvées d’éthanol de qualité technique pour limiter la propagation de la COVID-19 l’emportent sur le risque potentiel », a affirmé Santé Canada à La Presse.

> Consultez le Rapport sommaire de l’évaluation des risques pour l’éthanol technique

Sept fournisseurs ont reçu une autorisation temporaire pour fournir de l’éthanol technique aux entreprises. Santé Canada dit avoir pris les précautions nécessaires, notamment en autorisant seulement de l’éthanol de qualité technique « au niveau de qualité approprié pour l’utilisation humaine dans la formulation du produit fini ».

Des exigences supplémentaires en matière d’étiquetage des produits ont aussi été promulguées. C’est, pour l’instant, la seule façon de déterminer si un désinfectant a été fabriqué avec de l’éthanol de qualité technique.

À Québec, l’entreprise SiliCycle, spécialisée en produits de chimie fine, fabrique depuis fin mars un nettoyant antiseptique pour les mains. L’entreprise vend en gros à des entreprises de domaines divers, qui réembouteillent ensuite le désinfectant en petits formats. « Nous avons demandé un NPN pour le grade technique, afin de le proposer à certains clients, mais il faut être très clair sur les restrictions à l’utilisation », explique Pierre Drapeau, aux relations publiques et ventes pour SiliCycle.

Selon ce dernier, « c’est le far west » présentement pour trouver de l’alcool de grade alimentaire sur le marché, ce qui explique que plusieurs entreprises comme la sienne se tournent vers le grade technique.

> Consultez le site de SiliCycle

Il y a une guerre de prix monstrueuse en ce moment et tellement de produits sur le marché. L’éthanol de grade technique se vend en gros, et pas cher.

Éric Armijon, vice-président, vente et marketing chez Druide

La société Druide commercialise depuis mars dernier Alaska, un nettoyant antiseptique pour les mains à base d’éthanol de grade alimentaire.

Selon M. Armijon, l’éthanol technique contient « des ingrédients très agressifs qui sont des agents neurotoxiques, des irritants pour la peau ». « Ce qui m’inquiète, c’est que les gens ne comprennent pas que l’éthanol technique peut ne pas être bon pour eux, et utiliser leur désinfectant je ne sais pas combien de fois par jour », ajoute-t-il.

Selon Alain Renaud, l’éthanol technique a une odeur « horrible ». « J’étais curieux, j’ai commandé un échantillon. Ça sent vraiment fort. » Pourtant, craint le cofondateur de The Green Beaver, peu de consommateurs sauront ce que contient leur désinfectant avant de l’acheter. « Les précautions sur l’étiquette, c’est tellement petit. C’est facile de penser que c’est un désinfectant comme les autres. »

Que devrait contenir un désinfectant à main ?

PHOTO GETTY IMAGES

De l’alcool en quantité suffisante :

> Éthanol (alcool anhydre, alcool éthylique, alcool de grain) : de 60 % à 80 %
> Isopropanol (alcool isopropylique, 2-propanol) : de 60 à 75 %

Exemples d’ingrédients recommandés ou permis :

> Peroxyde d’hydrogène : pour éliminer les spores contaminantes
> Glycérine : sert d’humectant
> Eau distillée et stérile (ou bouillie et refroidie)
> Les autres additifs comme les parfums ne sont pas recommandés, mais sont permis.

Acétaldéhyde

Limite recommandée de concentration d’acétaldéhyde dans les produits : 10 ppm (particules par millions)

Concentration d’acétaldéhyde dans l’éthanol technique : 800 à 1000 ppm (parties par million)

Éthanol technique

Voici les mises en garde qui devraient se trouver sur l’étiquette des désinfectants fabriqués avec de l’éthanol de qualité technique : 

> Pour adultes seulement
> Ne pas utiliser sur une peau endommagée ou présentant des lésions
> Contre-indication pour les femmes enceintes ou allaitant
> Ne pas inhaler

• 735 % : Augmentation de la demande de désinfectant pour les mains pour la semaine se terminant le 14 mars 2020, par rapport à la même période l’année dernière.
Source : Statistique Canada

• 2755 : Nombre d’entrées sur la Liste de désinfectants pour les mains autorisés par Santé Canada, mise à jour quotidiennement.