Tout le monde peut, un jour ou l’autre, être touché par un problème de santé mentale. Une fois par mois, La Presse présentera le cheminement d’une personne aux prises avec une maladie mentale. Cette semaine, Sophie Gravel, 30 ans, qui a vécu un long cauchemar en raison de l’anorexie, l’anxiété et la dépression.

Éric-Pierre Champagne Éric-Pierre Champagne
La Presse

Martin Chamberland Martin Chamberland
La Presse

La rencontre avec Sophie se déroule dans un café, près du marché Jean-Talon. D’entrée de jeu, elle nous dit qu’elle ne parle beaucoup en général. « Je me demande juste si vous en aurez assez pour rédiger un article… »

L’entrevue durera finalement une heure trente. Il faut dire que ça démarre sur les chapeaux de roues…

« Depuis un an, je peux dire que pour la première fois de ma vie, je suis heureuse. Je ne pensais pas que je pourrais dire ça un jour. » Le parcours de Sophie aura duré 14 ans pendant lequel elle s’est accrochée à son rêve de petite fille : devenir pharmacienne.

À l’âge de 15 ans, Sophie a été hospitalisée à l’hôpital Sainte-Justine pendant deux mois. La cause ? L’anorexie. Au cours de l’été qui a précédé son entrée en quatrième secondaire, elle a perdu 22 kg (50 lb).

Il faut dire que l’été précédent, Sophie avait décidé que l’année suivante, elle porterait un bikini…

J’étais bouboule quand j’étais petite et j’ai toujours été gourmande. Jusqu’en secondaire 3, je me suis toujours trouvée grosse. On avait aussi commencé la natation. Je devais porter bien sûr un maillot de bain…

Sophie

Sophie commence aussi à noter tout ce qu’elle mange. Elle s’entraîne également. Malgré tout, elle continue à nager. « C’est le seul sport où je suis bonne et que j’aime. »

Elle perd tellement de poids qu’on voit facilement les os de son corps amaigri.

Mais ce n’est pas la perte de poids qui la conduit à l’hôpital, mais plutôt son rythme cardiaque. « Si je me souviens bien, on est hospitalisé à partir du moment où notre cœur bat à 50 [pulsations par minute] ou moins », relate Sophie.

Après deux mois, elle reçoit son congé de l’hôpital, mais dans sa tête, rien n’est réglé. « Je disais au psychiatre ce qu’il voulait entendre pour qu’on me laisse sortir. »

Un jeu dangereux

Une fois de retour à la maison, elle veut faire croire à ses parents qu’elle va mieux. Elle est la première à se lever le matin. Elle fait un peu de bruit dans la cuisine, pour qu’on croie qu’elle prépare son déjeuner. Elle laisse même volontairement des miettes sur le comptoir alors qu’en réalité, elle n’a rien mangé.

Mais ce petit manège finit par la rattraper. Elle mange tellement peu que son corps manque de plus en plus d’énergie. Elle ne peut même plus nager tellement elle a froid quand elle s’immerge dans l’eau. Elle est aussi essoufflée rien qu’à monter les marches d’un escalier.

Cet épuisement l’amène à la dépression, un an plus tard. Les idées noires, elles, la suivront jusqu’à l’âge de 28 ans.

Entre 17 et 23 ans, elle essaiera six antidépresseurs avant de trouver le bon. Un cauchemar.

À l’âge de 19 ans, un événement la marque profondément. Son chien, son complice depuis qu’elle a 6 ans, doit être euthanasié. « J’ai pleuré Téo pendant trois ans. Il m’attendait à la porte chaque fois que je revenais à la maison. Je lui parlais. »

Ironiquement, Sophie est allergique aux chiens. Ce qui n’empêche pas Téo de dormir dans sa chambre au pied de son lit. Et ce qui n’empêche surtout pas Téo de ressentir la détresse de sa jeune maîtresse.

Encore aujourd’hui, quand elle parle de son chien, les larmes lui montent facilement aux yeux.

Vingt fois sur le métier

En plus de sa dépression et de son trouble anxieux, on a diagnostiqué à Sophie un trouble du déficit de l’attention (TDA). On lui prescrit un médicament, qui aura cependant un effet secondaire important.

« À ma première année d’université, j’ai carrément arrêté de dormir. Ç’a été la pire expérience de ma vie. »

En parallèle, elle entreprend une véritable course à obstacles afin de réaliser le rêve de sa vie. Elle fera cinq demandes d’admission en pharmacie avant d’être admise.

« Je n’avais pas de plan B, c’était ça ou rien. Mais être refusée quatre fois, ça affecte ta confiance. »

Elle se rabat sur le programme de science biopharmaceutique, dans l’espoir d’obtenir de meilleures notes et être finalement admise dans le programme qu’elle convoite tant.

Après un an, elle s’inscrit en biologie, un programme plus facile à ses yeux. « C’est beaucoup du par cœur et je suis bonne là-dedans. »

Elle y obtient de meilleures notes, mais au prix d’un immense effort. La dépression n’est pas loin et les crises d’anxiété la grugent.

Le fameux hamster, comme on l’appelle, tourne vite dans sa tête. La seule façon qu’elle a trouvé de ne pas penser, c’est d’étudier.

Un des plus beaux moments

Mais impossible de garder un tel rythme sans se nourrir. Elle mange, donc, mais par nécessité non par plaisir. C’est son entrée à l’université qui lui a permis en quelque sorte de se sortir de l’anorexie.

À sa cinquième tentative, elle est enfin récompensée. Elle étudiera pour devenir pharmacienne. « Ç’a été un des plus beaux moments de ma vie. »

Les quatre années suivantes, elle plonge dans ses études. Un programme très exigeant. 

Ce n’est rien pour l’aider avec son anxiété ou avec sa dépression, qui est toujours là. Mais elle s’accroche. « Je suis très têtue », dit-elle.

À sa première année sur le marché du travail, l’anxiété est toujours bien présente. Elle dit se sentir bien, enfin, depuis un an seulement.

Elle a toujours des crises d’anxiété, mais elle a appris à mieux les gérer.

Pendant toutes ces années, elle a eu de très bonnes amies, « mais je ne suis pas du genre à me confier », dit-elle. « Tant que je n’en parle pas, c’est comme si le problème n’existait pas. »

« – Comment expliques-tu le fait que tu me parles si facilement de tout ça ?

 – Je pense que c’est plus facile pour moi de parler à quelqu’un que je ne connais pas. »

Avec le recul, elle admet qu’elle en a fait baver à ses parents. « J’étais méchante juste pour qu’on me laisse tranquille. Mais j’ai les meilleurs parents du monde, ils ont toujours été là pour moi. »

Aujourd’hui, Sophie est pharmacienne. Elle rêve de voyages avec son copain. Elle veut profiter de la vie qui s’offre à elle. « Je ne comprends pas comment j’ai fait pour passer au travers… »

Peut-être parce qu’elle a fait un choix, même dans les moments les plus sombres. Le choix de vivre. Le choix de Sophie.

L’anorexie

L’anorexie est un trouble de santé mentale qui se caractérise par une brusque perte de poids résultant de régimes drastiques, de jeûnes, de vomissements provoqués, d’utilisation de laxatifs ou d’exercice physique. Elle est associée à une peur intense de prendre du poids et à une distorsion de l’image corporelle.

Source : Anorexie et boulimie Québec

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Notre démarche

Pour ce projet, le choix du dessin s’est rapidement imposé comme support visuel ; il dépersonnalise le sujet, tout en conservant une certaine ressemblance. Il permet également une touche d’émotion et de fantaisie. Notre photographe a pris une série de photos qui ont servi à produire le dessin.

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