Y a-t-il vraiment un lien entre le trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et la créativité ? La question n’est pas nouvelle, mais pour en avoir le cœur net, un chercheur de l’Université de Montréal a mis au point un nouvel outil de mesure. Explications.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Les spécialistes du TDAH vous le diront, aucune étude n’est parvenue à ce jour à établir un lien de causalité entre le trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité et la créativité. De la même manière qu’on ne peut conclure que la population sans TDAH est moins créative. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, l’idée de circuler…

Dans son livre J’M les TDAH, l’animatrice Kim Rusk faisait un lien direct entre ses succès et son TDAH. Son coauteur, l’entrepreneur Dominic Gagnon, allait jusqu’à souhaiter que ses filles aient un TDAH pour qu’elles soient (comme lui) « différentes, persévérantes, créatives et fonceuses »…

Un positivisme qu’il faut bien sûr modérer et nuancer. Le chercheur Olivier Girard-Joyal, qui a lui-même un TDAH et qui pourrait être qualifié de créatif (il est aussi artiste graphique), a voulu creuser la question dans le cadre d’un projet de recherche mené au Laboratoire d’études en neuropsychologie de l’enfant et de l’adolescent de l’Université de Montréal.

« La première chose qu’on remarque dans la littérature scientifique, c’est que la population créative ressemble beaucoup à la population qui a un TDAH, sur le plan de l’inattention et de l’hyperactivité. Ce qu’on remarque aussi, c’est que les personnes qui ont un TDAH rapportent [elles-mêmes] plus d’accomplissements créatifs que leurs pairs qui n’ont pas de TDAH. »

« Mais lorsqu’on soumet ces personnes à des tests de créativité, poursuit Olivier Girard-Joyal, à des épreuves où ils doivent démontrer leur force créative, graphique ou verbale, il n’y a pas de différence entre les personnes qui ont un TDAH et celles qui n’en ont pas. Même que parfois, c’est le contraire. Celles qui n’ont pas de TDAH performent mieux. »

Creo, nouveau test de créativité

Ces conclusions ont piqué la curiosité d’Olivier Girard-Joyal, dont la thèse dirigée par le professeur Bruno Gauthier est centrée sur la création d’un nouveau test de créativité.

« Les tests existants sont complexes à administrer et à corriger. Ils mesurent la rareté des réponses, mais aussi le nombre de réponses données (la fluence), les détails qui les accompagnent (l’élaboration) et leur valeur ou leur utilité (est-ce que la réponse résout un problème ?). Ils mesurent parfois même l’humour des réponses ! Moi, j’ai voulu me concentrer uniquement sur la nouveauté, l’originalité de la réponse, qui est le point central de la créativité, selon moi. »

C’est ainsi qu’est né Creo, un programme informatique conçu pour mesurer ce critère uniquement. Dans une forme qui n’est ni verbale ni graphique.

Concrètement, il s’agit d’imaginer une nouvelle séquence d’images à partir d’une série existante, « des images formées de traits aléatoires ». « Si on veut mesurer l’originalité d’une réponse de manière objective, la meilleure façon de le faire est mathématique, insiste Olivier Girard-Joyal. Et pour ça, il faut que la tâche soit simple. » Pour certaines actions, il y a une rétroaction, une façon de pallier la mémoire de travail qui fait souvent défaut chez les personnes avec un TDAH.

Un calcul mathématique permet ensuite d’évaluer la nouveauté des réponses. Jusqu’à présent, 70 adolescents (âgés de 13 ans à 19 ans) et adultes ont participé à l’expérience. Tout en se prêtant au jeu des autres tests pour que le chercheur puisse comparer les résultats des différents tests entre eux. L’objectif est d’atteindre le nombre de 120 personnes. Un groupe miroir permettra de comparer les résultats avec des personnes qui n’ont pas de TDAH.

Fort bien. Mais en simplifiant la formule d’évaluation, est-ce que justement on ne rend pas encore plus approximative la notion de créativité ? Olivier Girard-Joyal croit au contraire qu’elle permet d’en tirer la substantifique moelle. Il fait des parallèles avec le monde des arts.

Trop tôt pour des conclusions

« Que penseraient les artistes minimalistes d’un critère d’évaluation tel que l’élaboration, considérant que leurs œuvres visent à être abstraites et donc peu détaillées ? Combien de points de créativité obtiendrait le compositeur John Cage pour sa pièce 4’33, qui n’est rien d’autre qu’un long silence de 4 minutes 33 secondes ? Pour ce qui est du critère de valeur/d’utilité, je pense qu’il est beaucoup trop subjectif. Les demoiselles d’Avignon de Picasso est un tableau qui a fait scandale à son époque, mais aujourd’hui, on le voit comme une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la peinture… »

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions (l’étude sera terminée au printemps 2021), mais jusqu’à présent, les résultats obtenus « ne concordent pas avec les résultats des participants aux autres tests », nous dit l’étudiant. « C’est encourageant parce que ça veut dire que je ne mesure pas la créativité de la même manière, répond-il prudemment. Je veux aussi savoir si ceux qui sont hyperactifs sont plus ou moins créatifs que ceux qui ne le sont pas. »

Qu’est-ce que ces conclusions pourraient changer dans notre compréhension du TDAH ? « Si on parvient à établir un lien entre TDAH et créativité, l’école pourrait instaurer des programmes pour mieux encadrer ces personnes pour tirer profit de cette force-là, parce que même si on parle d’un trouble qui pose plusieurs défis et qu’on ne souhaite pas nécessairement avoir, pourquoi ne pas miser sur les forces des personnes qui vivent avec ? Je crois que mieux comprendre le TDAH va nous permettre de mieux orienter les interventions et les parcours scolaires. »