Environ un Canadien sur deux aura un diagnostic de cancer au cours de sa vie. La journaliste Marie-Eve Morasse en a reçu un à 27 ans, puis a connu une récidive au début de 2018. Elle a coûté cher au système de santé, a gardé ses cheveux et a encore des traitements pour prévenir une récidive. Cette série part d'un désir de témoigner qu'il y a aussi beaucoup de vie dans la maladie.

Publié le 7 avr. 2019
MARIE-EVE MORASSE LA PRESSE

Luc Marchand est mort en septembre 2017 à l'âge de 56 ans. Le cancer qu'on lui avait diagnostiqué deux ans plus tôt n'avait que faire qu'il soit un amoureux, « père de coeur » de deux grands enfants, marathonien, voyageur, passionné de vin, ami et collègue estimé.

« Le cancer ne discrimine pas. » Geneviève Trottier me l'avait écrit et elle répète cette phrase exacte dès les premières minutes de notre rencontre, comme pour ne pas l'oublier.

Les dernières années de la vie de Luc ont été belles, raconte Geneviève. Elle parle de la force de son mari, mais de la sienne aussi, elle qui a toujours « foncé sur les obstacles » et qui n'a pas fait autre chose quand son mari a été mis face à un diagnostic de cancer incurable.

« Il a été en forme, on a mené une vie normale, raconte Geneviève. On vivait avec l'épée de Damoclès, mais ça allait bien et tu en viens à croire qu'il va défier... » Elle prend une pause. « Pas qu'il va survivre, mais on se disait : "S'il reste comme ça..." » Quand ils sortaient en randonnée, son amour d'adolescence retrouvé grimpait plus vite qu'elle.

Elle utilise des mots doux pour parler des moments précis où ils ont réalisé que la maladie progressait, que le corps lâchait du lest : « Tranquillement pas vite », « tout doucement », « c'était insidieux ». Quand le pronostic de trois mois est tombé, Luc a néanmoins dit à ses proches qu'il allait « traverser Noël ». Il est mort un mois plus tard, sa main dans celle de sa femme.

« Quand ç'a été fini, tout ça, j'en voulais à la vie énormément. C'est comme si la vie nous avait menti : tu nous avais dit trois mois, pourquoi tu ne nous as pas laissé trois mois ? Et là, tu te poses plein de questions. Pourquoi lui, qui était à peu près la meilleure personne de la Terre ? Pourquoi lui qui était si en forme ? Mais tu les connais, les réponses, en fait, il n'y en a pas. Il n'y a pas de pourquoi. »

Luc n'était pas prêt à mourir, dit Geneviève, mais il n'était pas en colère. « Il est parti en paix, en se sachant aimé. » Il a laissé une femme bien entourée et a demandé à son fils de s'occuper d'elle. « Il savait que dans ma force, je cachais quelque chose », croit Geneviève.

La première année sans Luc a certes été éprouvante, mais c'est au tournant de la deuxième que sa femme a pris conscience qu'il était parti, pour toujours.

« Je me suis rendu compte qu'il me manquait beaucoup. Quand je revenais de travailler, mon souper était toujours prêt. L'été, on prenait l'apéro dans la balançoire. Toutes les habitudes changent, tout ça a pris le bord. T'arrives chez vous le soir, t'as tes quatre murs. »

Luc n'était pas en colère avant sa mort, mais Geneviève, elle, l'est parfois.

« Ce n'est pas logique d'en vouloir à la mort », mais si la vie avait une tête, elle la lui arracherait, dit-elle avec humour.

« Je ne peux me fâcher contre personne. Mais là, je suis en maudit contre lui, de ne pas être allé voir le médecin quand il avait des symptômes. Je ne lui ai jamais dit de son vivant, évidemment, mais là, j'aimerais lui dire : regarde ce que tu manques. »

- Geneviève Trottier, conjointe de Luc Marchand

Il a manqué le marathon de Boston, pour lequel il s'était qualifié après des années de préparation. Luc rêvait d'être grand-père, Geneviève a appris il y a quelques semaines que sa fille était enceinte. « Le seul moment où Luc s'est peut-être un peu apitoyé sur lui, c'est quand il disait à quelqu'un qu'il ne pourrait pas voir ses petits-enfants. Il devenait ému. »

Geneviève Trottier est en deuil, mais n'en est pas moins une femme lumineuse, qui n'a pas cessé de vivre quand son mari est mort, justement parce qu'elle sait que la mort peut survenir à tout moment pour elle aussi. Elle a un travail qu'elle aime, a fait l'an dernier le voyage en Afrique dont ils rêvaient tous les deux, profite de la vie culturelle et artistique de Montréal, souligne le « cadeau de la vie » qu'est le fait de devenir bientôt grand-mère.

« Mais ce n'est pas si simple », dit-elle. Son meilleur ami, complice et amoureux depuis 19 ans n'est plus là.

« Quand je vois le verre à moitié plein, je me dis que je suis chanceuse d'avoir vécu ça. Mais quand je le vois à moitié vide, je me demande pourquoi j'ai eu juste ça. Des fois, je lui parle, je suis fâchée. D'autres fois, je lui dis : "J'espère que t'es fier de moi." Je continue, c'est ça que tu voulais. »

Ne pas se mettre « la tête dans le sable »

De son vivant, Luc Marchand a voulu sensibiliser les gens au cancer colorectal, dont il était atteint. Geneviève insiste également pour en parler parce que son mari, très actif, a longtemps ignoré ses symptômes, malgré l'insistance de sa femme pour qu'il aille consulter un médecin.

C'est lorsque son mari a eu une mauvaise performance dans un marathon que Geneviève a su que quelque chose n'allait vraiment pas. « Il a dû s'arrêter à plusieurs reprises pour aller aux toilettes. La semaine suivante, il a dit qu'il irait à la clinique. Il était trop tard. »

Luc a reconnu qu'il s'était « mis la tête dans le sable ». « Arrêtez de jouer au plus fort, de jouer au Superman. Un examen médical, ça ne coûte rien », dit Geneviève.