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Les mystères de l'insomnie

Une personne sur dix souffre d'insomnie. Ce trouble peut devenir obsédant, miner la vie sociale, voire professionnelle ou conjugale. Les chercheurs font des pas de géant pour mieux comprendre pourquoi on dort mal, et comment y remédier. Portrait d'un mal mystérieux.

Se lever le matin n'est pas toujours facile. Mais les insomniaques ont la vie particulièrement dure à cet égard. Plus des trois quarts d'entre eux se lèvent fatigués, une proportion trois fois plus élevée que chez ceux qui dorment bien. Pour compliquer le portrait, les insomniaques ont tendance à sous-estimer la durée réelle de leur sommeil, alors que ceux qui prennent des somnifères la surestiment. Face à ces données éminemment subjectives, les chercheurs commencent à peine à mieux comprendre l'insomnie et les traitements qui sont les plus efficaces.

 

«L'insomnie est un problème subjectif, mais il est bien réel pour ceux qui en souffrent», explique Charles M. Morin, professeur à l'école de psychologie de l'Université Laval. «On ne peut pas le régler en montrant simplement aux patients qu'ils dorment davantage qu'ils ne le croient. Il faut prendre soin du sommeil, l'entourer de rituels, éliminer les comportements et habitudes qui le perturbent, par exemple l'alcool, la caféine, la lumière trop forte avant le coucher.»

Le psychologue de Québec est l'une des sommités mondiales dans le domaine. Il vient de publier la deuxième édition de son livre Vaincre les ennemis du sommeil. Depuis plusieurs années, il reçoit des subventions importantes des Instituts nationaux de la santé des États-Unis. Il a notamment déterminé l'impact financier de l'insomnie (6,6 milliards$ pour le Québec seulement, en grande partie en perte de productivité), la durée moyenne de l'insomnie, et l'efficacité des méthodes de sevrage des somnifères.

Les facteurs de risque pour l'insomnie sont l'hyperactivation mentale et physiologique, les styles de personnalité «inquiéteuses» ou perfectionnistes, la tendance à refouler ses émotions, la présence d'insomnie chez ses parents. Les femmes sont 1,3 fois plus à risque, et l'insomnie est plus fréquente chez les personnes âgées.

Des problèmes médicaux et psychologiques peuvent aussi causer l'insomnie. En particulier, certaines personnes qui prennent des antihistaminiques pour des allergies ou comme somnifère léger ont une réaction diamétralement opposée à celle de la majorité de la population, alors qu'elles deviennent excitées plutôt que somnolentes.

Les somnifères sont efficaces à court terme, quelques semaines, par exemple pour surmonter une situation particulièrement stressante qui tient éveillé la nuit. Mais le chercheur Charles Morin considère que les démarches de modification du comportement sont beaucoup plus efficaces à long terme, notamment parce que le corps s'habitue aux somnifères. Des études ont montré que les effets des psychothérapies durent plus d'un an après la fin du traitement, et qu'ils sont aussi importants que celui des somnifères.

Pourquoi les femmes sont-elles plus touchées? «On pense que c'est dû aux hormones, indique Sonia Ancoli-Israel, une psychologue de l'Université de Californie à San Diego qui a publié plusieurs études sur l'insomnie chez les femmes du troisième âge. Mais nous n'en sommes qu'aux balbutiements des recherches sur la biologie de l'insomnie. Il est aussi possible que les hommes soient tout simplement machos et peu enclins à se plaindre.»

Des chercheurs ont récemment identifié des mécanismes différents pour les trois types d'insomnie - difficulté à s'endormir, réveils fréquents durant la nuit, et réveil définitif très tôt le matin, un problème qui touche particulièrement les personnes âgées. En étudiant les mouches drosophiles, une équipe de l'Université Brandeis au Massachusetts a découvert que l'insomnie du milieu de la nuit est liée à une région du cerveau différente, qui joue aussi un rôle important pour la mémoire.

En d'autres mots, les personnes qui prennent certains types de somnifères se réveillent aussi souvent durant la nuit, mais ne s'en souviennent plus le matin. Le psychologue Morin souligne d'ailleurs que les personnes qui prennent ces types de somnifères ont tendance à surestimer la durée de leur sommeil, contrairement aux autres insomniaques, ce qui pose problème parce que le sommeil agité n'est pas réparateur. Les patients finissent par avoir l'impression d'avoir un besoin insatiable de sommeil.

L'an dernier, une psychologue de l'Université de Californie à Berkeley s'est penchée sur la manière dont les insomniaques évaluent leur sommeil. Elle a découvert qu'ils sont beaucoup plus exigeants que les dormeurs sans problème. Comme leurs exigences sont moins souvent remplies, ils ont plus facilement tendance à se considérer fatigués en sortant du lit. Selon la chercheuse, ils n'en sont pas pour autant hypocondriaques. Mais ses résultats montrent l'importance des perceptions.

 

La malédiction de l'horloge

De nombreuses thérapies contre l'insomnie suggèrent d'enlever sa montre durant la nuit, et de tourner le radio-réveil de manière à ce que le dormeur ne puisse pas voir l'heure. L'horloge peut être une source de stress parce qu'elle crée une angoisse de performance, et parce qu'elle empêche de se rendre compte qu'on se rendort entre deux réveils nocturnes. Une étude écossaise a confirmé que les horloges sont une source de stress pour les insomniaques, davantage que pour les gens qui ne souffrent pas de ce problème. L'étude de l'Université de Glasgow demandait aux participants d'observer plusieurs objets, dont une horloge, et mesurait le temps pendant lequel le regard s'attardait à l'horloge.

Traitement à distance

Pour aider les insomniaques à régler eux-mêmes leur problème, deux groupes, à l'Université du Manitoba et à l'Université de Virginie, ont mis au point une thérapie par l'internet. Le groupe de Winnipeg affirme que des résultats préliminaires montrent que 81% des participants font des progrès, mais les résultats définitifs ne sont pas encore publiés. Par contre, une étude suédoise a conclu en 2006 que la thérapie par l'internet permet d'améliorer seulement les connaissances erronées concernant l'insomnie. Par ailleurs, le groupe de Charles Morin, à l'Université Laval, a conclu qu'un programme de six brochures envoyées par la poste permet en six mois d'améliorer de 4%, ou 20 minutes par nuit, le temps de sommeil. En Écosse, un projet de l'Université de Glasgow qui a fait appel à des infirmières plutôt qu'à des médecins ou psychologues, a obtenu des résultats encourageants, selon M. Morin.

 

UN CARNET DE SOMMEIL

Pour mieux évaluer la gravité de votre insomnie, et votre succès à y remédier, vous pouvez inscrire chaque jour dans un carnet quelques statistiques. Elles vous aideront à vous rendre compte si votre problème s'aggrave ou s'améliore. Il faut tout d'abord noter les heures de début et de fin des siestes, du coucher (quand vous fermez la lumière) et du réveil, ainsi que le temps approximatif que vous mettez à vous endormir le soir, votre temps total de sommeil, et le nombre de fois où vous vous êtes réveillé puis rendormi durant la nuit. Vous pouvez également noter si vous prenez des médicaments ou de l'alcool pour favoriser le sommeil. Enfin, sur une échelle de un à cinq, vous pouvez noter votre état physique au réveil, et si votre sommeil a été agité. Il s'agit d'une démarche prônée par de nombreux types de thérapies, et qui ne nécessite pas de rencontrer un spécialiste.

DES CHIFFRES

 

> Un adulte sur trois se réveille la nuit au moins trois fois par semaine

> Un adulte sur quatre se réveille toutes les nuits

> 42% des adultes ayant des problèmes d'insomnie et 31% de ceux qui n'en ont pas font parfois des siestes

> 10% des personnes de 55 à 64 ans et 24% des 75-84 ans font des siestes de quatre à sept fois par semaine

> 14% des personnes âgées de 65 ans et plus prennent régulièrement des somnifères

> 26% des femmes âgées et 6% des hommes âgés prennent régulièrement des somnifères

> 1/3 des utilisateurs de somnifères en prennent pendant plus de cinq ans

> 46% des femmes âgées et 6% des hommes âgés prennent régulièrement des somnifères

SOURCES: American Journal of Psychiatry, Journal of Clinical Sleep Medicine, Archives of Internal Medicine, Journal of Psychiatric Research, L'encéphale

 




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