Dans Les dessous du maillot de bain – Une autre histoire de corps, Audrey Millet, docteure en histoire et chercheuse à l’Université d’Oslo, retrace l’histoire du maillot de bain. Un bout de tissu parfois controversé qui dévoile notre rapport au corps, à l’eau, et à l’évolution des mœurs. Entrevue.

Publié le 13 mai
Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

Pourquoi écrire un livre sur le maillot de bain ?

Je pensais depuis longtemps au maillot de bain. Je me suis retrouvée sur la plage il y a deux ans et je me suis aperçue que les corps étaient beaucoup plus recouverts que dans les années 1990. Je me suis demandé pourquoi. Il y a la modestie et la sobriété, la liberté de ne pas se montrer, les complexes que nous avons et l’excuse religieuse de se recouvrir. Comment ça se fait ? La plage est le seul endroit où on a la paix ! On espère y aller une fois dans l’année ! On travaille pour se retrouver au bord de la mer ou au bord d’un lac, en vacances, pour prendre du bon temps, y aller avec les enfants, nager, se prélasser, ne rien faire, et c’est un espace de liberté. Quand la liberté se recouvre, c’est là que je m’interroge. Vous savez, l’histoire du maillot est celle de la peau qui est devenue publique, du dévoilement du corps. C’est aussi l’histoire des interdits, décidés par des hommes.

Parler du maillot de bain, est-ce parler du rapport à l’eau ?

Je suis remontée à l’Antiquité et au rapport entre le corps, l’eau et la société. Les mythes antiques révèlent les angoisses et les injonctions du corps féminin. L’eau est instable, alors il est interdit de s’en approcher. L’humidité de la nature féminine n’inspire pas davantage confiance. Fertile comme l’eau, la femme est incontrôlable. Dans les mythologies, chaque fois qu’une femme approche de l’eau, elle se fait soit séduire, soit violer. C’est dramatique, parce qu’on a peur de l’eau, on ne la maîtrise pas et on a aussi toujours eu peur de la femme.

PHOTO ERIC MORELLE, FOURNIE PAR AUDREY MILLET

Audrey Millet

Les progrès de la médecine vont-ils modifier ce rapport à l’eau ?

Oui. Bien plus tard, on se rend compte que l’eau lave et qu’elle ne donne pas de maladies. On va découvrir les bienfaits de l’eau de mer sur la santé. Il y a aussi la découverte de l’hygiène, permise par l’eau. Avec les progrès scientifiques et les progrès en médecine, on éduque à l’eau, au bain public, puis à la baignade. L’hygiène collective et individuelle est en plein essor au XIXe siècle.

  • Maillot de bain pour femme, fait en laine et couvrant les jambes et les bras, 1870

    PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

    Maillot de bain pour femme, fait en laine et couvrant les jambes et les bras, 1870

  • Maillot de bain en laine, 1885

    PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

    Maillot de bain en laine, 1885

  • Annette Kellermann dans son maillot fait sur mesure pour aider ses performances sportives. Elle dévoile alors ses bras et ses jambes, ce qui crée la controverse.

    PHOTO LIBRARY OF CONGRESS, WIKIMEDIA COMMONS

    Annette Kellermann dans son maillot fait sur mesure pour aider ses performances sportives. Elle dévoile alors ses bras et ses jambes, ce qui crée la controverse.

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Quand les premiers maillots de bain apparaissent-ils ?

Au XIXe siècle, sous forme de chemises à manches longues et de pantalons en laine. Vers 1830-1840, on a des complets de bain qui portent le nom des stations balnéaires. Au début, ces complets de bain sont en laine alors, quand on entre dans l’eau, ça pèse une tonne, et on a besoin de deux personnes, une de chaque côté, pour pouvoir sortir de l’eau, car on est trop lourd ! Puis, à la fin du XIXe siècle, les aristocrates se prennent de passion pour les sports d’eau, le bateau par exemple, et les femmes vont s’y intéresser aussi. Il y a des héroïnes comme Annette Kellermann, qui traverse la Manche à la nage et décide de dévoiler ses jambes et ses bras en portant une combinaison qui colle à la peau pour aller plus vite. En 1907, elle se retrouve au tribunal pour impudeur, et son procès fera jurisprudence, car le juge statue en faveur de l’argument sportif.

Quand voit-on apparaître le bikini ?

Le bikini arrive en 1946, année du premier essai nucléaire sur l’atoll de Bikini dans le Pacifique. Louis Réard, ingénieur automobile devenu fabricant de tricots, crée le maillot de bain de deux pièces qui dévoile le nombril. C’est la naissance du bikini, et le slogan est « une bombe atomique ». Ce qui choque, c’est qu’on montre le nombril. Des pays vont l’interdire, comme l’Italie et l’Espagne. À Los Angeles, on se dit qu’on veut être moderne, on mise sur la publicité en vantant les bienfaits du soleil et les femmes en bikini. […] Le bikini est synonyme d’une nouvelle liberté, d’insouciance et de la société de consommation.

Mais pour se montrer en bikini, le corps doit-il être sculpté ?

Oui ! Il faut parfois se méfier des mots « liberté » et « émancipation » ! On enlève le corset aux femmes, mais on leur fait comprendre que leur corps au naturel, ce n’est pas beau… Le corps doit être athlétique. Il faut surveiller sa silhouette. Les femmes vont se dévoiler sur la plage, alors l’industrie de la pharmacie va proposer des régimes amaigrissants, des crèmes ; l’industrie de l’esthétisme va proposer des rouleaux pour palper la cellulite, la chirurgie esthétique. Les femmes vont vraiment intégrer la sphère publique, mais on leur impose de nouvelles injonctions — il faut souffrir pour être belle ! Le découvrement n’a pas que des conséquences heureuses pour le corps des femmes, qui s’est trouvé soumis à de nouvelles injonctions, et scruté. On se rend compte que c’est une fausse liberté.

Quel est l’avenir du maillot de bain ?

Le marché du maillot de bain dans le monde, c’est plus de 20 milliards de dollars, mais le maillot de bain est très polluant, car il est fabriqué à partir de fibres synthétiques, comme du nylon, et du polyamide, du polyester et de l’élasthane, issues du pétrole. Il faut absolument que l’industrie fasse plus d’efforts pour proposer des matières écologiques recyclables. Aussi, les maillots devraient être automatiquement fabriqués avec des matières qui bloquent les rayons UVB. Et finalement, pour ce qui est du corps, quand on est en maillot de bain en vacances au bord de la piscine, de la mer ou d’un lac, c’est un moment pour se réapproprier son corps, sans jugement, sans complexes. C’est un moment de l’année où on a envie de profiter du soleil, des vacances, et du bonheur de paresser.

Les dessous du maillot de bain – Une autre histoire du corps

Les dessous du maillot de bain – Une autre histoire du corps

Éditions Les Pérégrines

270 pages