Des voix s’élèvent et appellent à un vent de renouveau dans les salons de coiffure, où le genre a longtemps défini, et aujourd’hui encore, les services reçus. Que ce soit en adoptant des chartes de prix non basées sur le genre ou en aidant les salons à créer des environnements sécuritaires pour la communauté LGBTQ+, les pratiques évoluent. Et si on arrêtait de « genrer » les cheveux ?

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Cet automne, l’artiste-coiffeuse MJ Déziel, d’APART Studio, a lancé avec Redken une campagne intitulée Ungendered. Sur les photos, où on peut voir côte à côte deux mannequins de genre différent portant la même coupe de cheveux, elle rend visible ce qui est pour elle une évidence : les coupes de cheveux ne devraient pas avoir de genre… et le genre ne devrait pas définir le prix demandé au salon de coiffure.

« Je suis une artiste queer et je travaille avec une communauté assez marginalisée. Ici, chez APART Studio, ça fait longtemps que j’ai une charte de prix neutre et qu’on a enlevé de notre vocabulaire “coupe homme” et “coupe femme” », explique celle dont le salon, boulevard Saint-Laurent, accueille une dizaine d’artistes coloristes et coiffeurs.

Pour louer une chaise chez APART Studio, une condition : celle de « neutraliser » sa charte de prix. « On prend en considération d’autres composantes que le genre lorsqu’on établit une charte de prix : la longueur et l’épaisseur des cheveux, les techniques utilisées, l’expertise du coiffeur », énumère-t-elle.

  • La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

    PHOTO FOURNIE PAR APART STUDIO

    La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

  • La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

    PHOTO FOURNIE PAR APART STUDIO

    La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

  • La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

    PHOTO FOURNIE PAR APART STUDIO

    La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

  • La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

    PHOTO FOURNIE PAR APART STUDIO

    La campagne Ungendered présente deux mannequins de genre différent arborant la même coupe de cheveux.

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La campagne Ungendered est née d’une prise de conscience de l’artiste alors qu’elle travaillait sur une campagne internationale très genrée et masculine pour Redken.

Je portais un message qui ne fittait pas du tout avec ce que je suis, je n’y croyais même pas. Ce que j’avais envie de faire, c’est enseigner des coupes qui se portent sur n’importe qui.

MJ Déziel, fondatrice d’APART Studio

À son grand étonnement, Redken a accepté de financer la campagne, dont les looks ont été créés en collaboration avec Sygie Gagné, du salon La Chop, à Québec. « Ces duos ont des identités de genre différentes, mais portent la même coupe. Dans le fond, la question à se poser, c’est : pourquoi il y en a un des deux qui paye encore plus cher que l’autre ? Je n’ai jamais eu de réponse logique à cette question », raconte-t-elle.

Des habitudes difficiles à changer

Si la campagne a connu un beau rayonnement, MJ Déziel constate que la partie n’est pas gagnée d’avance. Plusieurs propriétaires de salons et coiffeurs sont réfractaires au changement, ce que cette dernière s’explique mal.

Je le fais depuis 2016, et je ne suis pas la première. Mais pourquoi en 2020 ces changements ne sont-ils pas dans tous les salons ? Qu’est-ce qui nous freine ?

MJ Déziel

Certains salons sont plus sensibles à la question. C’est le cas des salons Mëdz, qui ont adopté une charte de prix neutre à l’automne 2019. « Ce qui nous a poussé à faire ce changement, c’est l’ouverture d’un salon Mëdz dans le Village en février 2019. On recevait régulièrement des commentaires, et c’est vrai que ça n’a pas de sens de facturer plus cher une femme qui se fait couper les cheveux très court qu’un homme. Il fallait nous adapter », explique Marie-Ève Medza, copropriétaire.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Pour MJ Déziel, adopter une charte de prix neutre permet aux salons d’évaluer la réelle valeur du travail effectué par les coiffeurs.

Dans le milieu depuis 21 ans, elle constate elle aussi que seul un petit nombre de salons sont ouverts à l’idée de neutraliser leurs prix ; plusieurs disent craindre la réaction de leur clientèle ou ne savent pas trop comment procéder. Dans les trois salons Mëdz (Verdun, Rosemont, Village), la transition a été favorablement accueillie. Au lieu des traditionnelles coupes pour homme ou pour femme, le salon a créé de nouvelles catégories : fade/graduel, cheveux courts, cheveux mi-longs ou longs.

Pour MJ Déziel, il y a là une occasion à saisir pour les salons : celle de faire l’exercice afin de déterminer exactement ce que vaut le travail des coiffeurs. « C’est une discussion qu’il faut avoir toute l’industrie ensemble. Combien on demande maintenant, si on ne se base plus sur ce sur quoi on s’est toujours basé ? Pourquoi ta coupe homme est ce prix-là ? Connais-tu ta valeur en tant que coiffeur ? »

Pour des salons inclusifs

En tant que coiffeuse queer, MJ Deziel sait que la charte de prix genrée est l’arbre qui cache la forêt. Derrière se dévoile une réalité, soit qu’une visite au salon de coiffure peut être très anxiogène pour une personne de la communauté LGBTQ+, à qui il arrive souvent de se faire « malgenrer » (misgendered en anglais). « Des fois, les gens sont au début de leur transition, ce n’est pas flagrant. La coiffure est censée être une activité de bien-être, pas de stress », remarque-t-elle.

Kristin Rankin évolue dans le milieu de la coiffure depuis toujours : sa mère avait un salon, et elle a aussi ouvert le sien à Toronto, il y a 12 ans. S’identifiant comme personne queer, elle a toujours eu une charte de prix neutre et offert un environnement inclusif pour les personnes de la communauté LGBTQ+.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DRESSCODE PROJECT

Kristin Rankin a fondé en 2016 Dresscode Project.

Il y a quelques années, elle a coiffé une femme transgenre, qui lui a par la suite avoué que c’était la première fois de sa vie qu’elle avait eu l’impression de se faire traiter selon le genre auquel elle s’identifie dans un salon.

« Pour moi, ç’a été comme une révélation. Elle m’avait confié ne pas aller souvent au salon, car elle se sentait souvent inconfortable et que ça lui créait de l’anxiété. Je me suis dit que c’était vraiment dommage que cette femme n’ait pas eu d’expérience positive dans un salon auparavant, comme bien des gens qui sont non binaires, qui ont une identité de genre fluide ou non conforme au moule que les salons ont créé depuis toujours. »

93 % des personnes s’identifiant à la communauté LGBTQ+ ont déjà été malgenrées lors d’une visite au salon de coiffure.

Source : Kantar/Lightspeed pour Pantene Pro-V, mars 2019

C’est ainsi qu’elle a fondé en 2016 le Dresscode Project, un organisme qui a pour mission d’accompagner les artistes coiffeurs et barbiers afin qu’ils puissent mieux servir leur clientèle, en leur donnant des coupes et services qui correspondent au look qu’elle désire adopter. Cela peut passer par une charte de prix neutre, des toilettes non binaires ou une sensibilisation dans la façon d’accueillir, de nommer et de servir les gens.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE PANTENE UK

La campagne « Hair Has No Gender », par Pantene UK, est issue d’une collaboration avec Dresscode Project.

Depuis sa fondation, le projet a beaucoup grandi. Près de 400 salons, au Canada mais aussi aux États-Unis, en Europe et en Australie, sont désormais certifiés Dresscode Project – ils sont répertoriés sur le site web. L’organisme s’est notamment associé avec Pantene UK et a travaillé avec l’entreprise sur une campagne internationale, « Hair Nas No Gender », mettant en vedette des femmes transgenres.

« Les cheveux n’ont pas de genre, n’ont rien à voir avec le genre. Comment une personne se perçoit, se définit, n’a rien à voir avec moi en tant qu’artiste dans un salon de coiffure. Moi, ma job, c’est de couper les cheveux ! » conclut Kristin Rankin.

Consultez le site d’APART Studio

Consultez le site de Dresscode Project (en anglais)