(Paris) La petite robe noire et la bouche rouge symbolisent le chic intemporel et le N° 5 reste le parfum des parfums, indétrônables 50 ans après la mort de Gabrielle Chanel, dont la vision de l’élégance décontractée résonne encore aujourd’hui dans les looks modernes réussis.

Olga NEDBAEVA
Agence France-Presse

« Un monde finissait, un autre allait naître […] Il fallait de la simplicité, du confort, de la netteté. Je lui offrais tout cela », résumait la couturière qui a révolutionné la mode féminine du 20e siècle.

Dès ses débuts dans les années 1900, Gabrielle — dite « Coco » — Chanel est en totale opposition avec la mode de son époque. Elle porte elle-même ses vêtements tandis que ses pairs hommes habillent une féminité idéalisée.

Souples, ils s’inspirent des tenues de sport et empruntent des codes au vestiaire masculin du dandy. Elle détourne les matériaux populaires et fabrique avec de la maille, du jersey et du tweed des tenues raffinées à l’allure désinvolte.

Sur les photos datant des années 1900, « sa posture révèle sa maîtrise de l’insouciance typiquement masculine ce qu’illustrent ses mains enfoncées profondément dans les poches », souligne Caroline Evans, historienne de l’art et professeure au Central Saint Martins à Londres.

Pose inimaginable à l’époque que la créatrice fera copier par ses mannequins qu’elle voulait comme ses doubles : minces, poitrine aplatie, courbes prohibées.

« Paul Poiret a libéré la femme des corsets, mais c’est vraiment Chanel qui met la femme au centre de sa création et ne conçoit pas l’élégance sans le naturel et la liberté des mouvements », dit à l’AFP Miren Arzalluz, directrice du palais Galliera, musée dédié à la mode à Paris.

« Uniforme » et abstraction

PHOTO GONZALO FUENTES, ARCHIVES REUTERS

Gabrielle Chanel détourne les matériaux populaires et fabrique avec de la maille, du jersey et du tweed des tenues raffinées à l’allure désinvolte.

Ce qui frappe en visitant la rétrospective consacrée à Chanel à Galliera, inaugurée en octobre avant le reconfinement, c’est l’extrême modernité de ses créations.

« Elle apporte cette nouvelle vision d’élégance féminine radicalement différente, sans contraintes, elle suit sa ligne et et ne cède jamais à la mode du moment », explique à l’AFP Véronique Belloir, responsable de collection à Galliera.

« Ce qu’elle a posé à son époque était tellement avant-gardiste et aujourd’hui ce sont des choses qu’on fait toutes, dans ce maniement des paradoxes : mêler l’ordinaire et le chic, les bijoux fantaisie et la joaillerie, le masculin et le féminin », souligne l’experte.

Ce n’est pas Chanel qui a inventé la robe noire, mais elle est la quintessence de son style.

« La petite robe noire est une forme abstraite de robe dans laquelle toutes les femmes se lovent […] », écrit l’historien de la mode Olivier Saillard. « Mais Chanel n’en reste pas là. En éteignant les couleurs, elle trempe les vêtements dans le jersey ordinaire, décapite les robes, supprime les cols, ôte, enlève, gomme les contreforts décoratifs ».

PHOTO STÉPHANE DE SAKUTIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

En 1921, elle arrive avec son parfum N° 5, « artificiel comme une robe c’est-à-dire fabriqué », ne renvoyant à aucune senteur précise avec des notes florales, boisées et épicées démultipliées par des aldéhydes, matières de synthèse.

En 1921, elle arrive avec son parfum N° 5, « artificiel comme une robe c’est-à-dire fabriqué », ne renvoyant à aucune senteur précise avec des notes florales, boisées et épicées démultipliées par des aldéhydes, matières de synthèse.

Le flacon est très simple en forme géométrique, en couleurs noir et ivoire, comme dans sa mode.

De retour dans la profession en 1954 (après un épisode de collaboration pendant la guerre suivi d’un exil en Suisse) dans le contexte marqué par le New Look de Christian Dior avec une silhouette exaltant les anciens canons de la féminité, Gabrielle Chanel a 71  ans et se positionne de nouveau à contre-courant.

Son tailleur dépouillé est d’abord critiqué pour son manque de nouveauté avant de devenir une pièce iconique, uniforme des femmes actives pendant des décennies.

« Elle met à sac le style ampoulé des années 1950 et devient un guide spirituel pour les jeunes Courrèges et Saint Laurent. Sa mode architecturée, plus proche de l’uniforme que de l’instabilité vestimentaire, imprime à la génération des Sixties une ligne de conduite », analyse Olivier Saillard.

« Garçonne »

PHOTO STÉPHANE DE SAKUTIN, AFP

Les accessoires comme les souliers bicolores allongent la jambe grâce au beige et masquent les taches avec leur bout noir.

Les accessoires comme les souliers bicolores — allongeant la jambe grâce au beige, masquant les taches avec leur bout noir —, ou le sac matelassé porté en bandoulière parce que Chanel était « fatiguée de tenir les sacs à la main et de les perdre », traduisent également la recherche de la fonctionnalité.

Le sac est savamment structuré à l’intérieur avec de nombreuses poches dont une dédiée au rouge à lèvres.

Car le style Chanel détermine aussi le maquillage.

« La garçonne redessine son visage en accentuant son regard et en portant des lèvres rouges, alors que le maquillage soutenu était auparavant réservé aux actrices et demi-mondaines », souligne Julie Deydier, chargée de patrimoine chez Chanel.

Et c’est dans la profusion des bijoux, du style byzantin au baroque en passant par l’Égypte, alliant le vrai et le faux pour remettre en question les codes et les marqueurs sociaux, que Gabrielle Chanel laisse éclater sa fantaisie.

Ce « mot de fin sans lequel il n’est pas de chef-d’œuvre accompli ni de femme bien mise », selon Vogue France datant de 1927. Toujours le même si l’on regarde les défilés Chanel d’aujourd’hui.