C’est à partir de ce lundi que les salons de coiffure et entreprises spécialisées dans les soins esthétiques peuvent officiellement accueillir leurs premiers clients. Alors que l’industrie s’organise pour répondre aux nouvelles exigences en matière de sécurité et de salubrité, les clients, eux, sont nombreux à être au rendez-vous, après des mois de disette.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

« Je vais accueillir 65 clientes la semaine prochaine... et je suis bookée jusqu’à la fin de juillet ! », s’exclame Sophie Tessier, propriétaire du salon de coiffure La Rousse, dans le Mile End.

Afin de répondre à la demande, et pour compenser le fait qu’elle ne pourra accueillir autant de clients qu’à l’habitude, la coiffeuse ouvrira son petit salon une journée de plus, et a étiré ses heures d’ouverture. « Je suis vraiment contente. Il était temps. Je suis chanceuse, car j’offrais déjà un service personnalisé ; la distanciation sera plus facile à gérer », croit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR LA ROUSSE COIFFURE

La coiffeuse Sophie Tessier, propriétaire de La Rousse Coiffure, a très hâte d’accueillir ses premiers clients, aujourd’hui.

Même son de cloche du côté de Navaid Mansuri, propriétaire des trois franchises Ten Spot à Montréal, une entreprise qui offre des services esthétiques comme les manucures et pédicures et l’épilation. « Il y a beaucoup de demandes de notre clientèle. Dans nos trois magasins, nous avons déjà plus de 250 rendez-vous réservés [cette semaine] », annonce ce dernier, qui s’est mis à l’œuvre, depuis plusieurs jours, afin de faire un nettoyage en profondeur des trois salons et former les employés à leur nouvelle réalité.

Malgré ces temps incertains, les employés aussi se réjouissent de pouvoir recommencer leur travail et semblent rassurés par les protocoles mis en place « Tout le monde est très content, très excité, ça va faire du bien au moral après trois mois sans travail. Ten Spot a vraiment des protocoles très clairs et ils répondent à toutes nos questions. On a beaucoup de soutien de leur part », constate Naomi Arvelo, employée au Ten Spot Griffintown.

Des directives « un peu chaotiques »

Si tous les entrepreneurs interrogés étaient heureux de pouvoir rouvrir leurs portes, certains ont déploré une certaine confusion dans les communications au sujet des mesures exigées des entreprises en temps de pandémie. « Ça a été un peu chaotique, mais je comprends que la situation même est de nature chaotique. Les choses bougent à un rythme complètement fulgurant. Je ne montre pas personne du doigt, tout le monde fait son possible, mais il y a parfois un manque de contact avec la réalité des PME », remarque Julie Mercier, propriétaire de l’Espace Nomad, qui propose à la fois des soins de massothérapie et esthétiques depuis bientôt 15 ans boulevard Saint-Laurent.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Julie Mercier, de l’Espace Nomad, peut ouvrir ses portes à partir du 15 juin.

Pour s’informer, les entreprises doivent se tourner vers le Guide de normes sanitaires en milieu de travail pour le secteur des soins personnels et de l’esthétique, rédigé par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Il stipule notamment qu’une distance de deux mètres doit être gardée « dans la mesure du possible ». L’installation de barrières physiques, comme des cloisons pleines, est demandée lorsque ce n’est pas possible.

Consultez le Guide de la CNESST

PHOTO FOURNIE PAR THE TEN SPOT

Au Ten Spot, seulement une station de pédicure ou de manucure sur deux sera utilisée, afin de favoriser la distanciation physique.

On verra ainsi différents cas de figure, selon les entreprises : chez Ten Spot, on a installé des plexiglas pour la manucure entre l’employé et la cliente, avec un espace pour passer les mains en dessous, et seulement une station sur deux sera utilisée pour les soins de pédicure ou de manucure.

Quant au personnel, il doit porter un masque d’intervention (dit de « procédure »), et non un couvre-visage artisanal, ce qui ne semblait pas clair pour toutes les entreprises interrogées, et une protection oculaire adaptée comme des lunettes de protection ou une visière recouvrant le visage. Pour les clients, le masque n’est pas obligatoire, mais plusieurs entreprises l’exigeront, dont le Ten Spot.

Mesure remise en question par le milieu, le port d’une blouse de protection, et l’obligation de la changer entre deux clients, a finalement été abandonnée la semaine dernière. « C’était une règle très contestée, donc ça fait l’affaire de plusieurs. Cependant, ça vient un peu tard, car plusieurs ont déjà acheté de l’équipement et ont dépensé pour rien », remarque Sylvain Camirand, directeur général de Soins personnels Québec.

Le comité sectoriel de la main-d’œuvre des services de soins personnels a d’ailleurs engagé une microbiologiste afin de donner une formation en hygiène et salubrité en massothérapie, coiffure ou soins esthétiques qui a remporté un vif succès : plus de 14 000 personnes l’ont suivie ou s’y sont inscrites. « L’industrie compte 60 000 travailleurs, c’est énorme ! », ajoute M. Camirand.

Réinventer l’espace, garder son identité

Pour réorganiser son salon, Sophie Tessier a fait affaire avec la designer Manon Leblanc, qui a lancé une collection d’œuvres murales, de papier peint et de panneaux de plexiglas décoratifs qui permettent d’empêcher une éventuelle propagation du virus, mais aussi, d’éviter que le salon ressemble à une clinique médicale. « Le décor est vraiment beau, ça fait léger. Je ne voulais vraiment pas que ça fasse trop COVID », lance la rousse coiffeuse.

PHOTO FOURNIE PAR LA ROUSSE COIFFURE

Les plexiglas décoratifs de la designer Manon Leblanc permettent de garder l’espace sécuritaire, tout en l’enjolivant.

Conserver un espace « chaleureux » malgré les changements est un grand défi. « On a fait recouvrir tous nos divans avec des matières faciles à nettoyer et désinfecté, on a enlevé nos tapis... Bref tout ce qui était chaleureux ! Le défi a été vraiment de garder à travers tout ça l’esprit Nomad, de continuer à offrir une évasion et de garder notre côté ludique », remarque Julie Mercier, qui s’est notamment munie de lunettes de protection teintées de rose pour ses employés, question de continuer « à voir la vie en rose ».

Propriétaire du salon reconnu Local B, dans Outremont, Véronique Beaupré n’a pas arrêté depuis l’annonce gouvernementale du 29 mai, qui officialisait la réouverture des salons de coiffure et centres esthétiques pour le 15 juin. « C’est comme si j’ouvrais un nouveau salon… mais en deux semaines ! J’ai tout rénové, enlevé plein d’objets difficiles à nettoyer, installé des plexiglas, changé les différentes stations... Finalement, c’est un gros changement ! », lance la maman d’un poupon de 9 mois, épuisée, mais heureuse de pouvoir enfin accueillir des clients.

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Véronique Beaupré

Avec ses 20 stations pour 10 coiffeurs et son local assez spacieux, Mme Beaupré pourra se permettre de garder grosso modo les mêmes heures d’ouverture, et ce, même si elle ne pourra pas, elle en est consciente, faire autant de volume qu’avant. Un mal pour un bien, croit-elle.

« Je crois qu’avec ce qui est arrivé, les gens ont compris la valeur des coiffeurs. On était un peu de la vieille école à travailler de 9 à 9, bookés mur à mur, sans prendre de pause. On ne pourra plus faire ça et j’espère que ça ramènera un certain équilibre dans le milieu de la coiffure. On pourra prendre plus de temps avec nos clients, avoir une qualité de vie. »

Mais tous ces investissements et cette baisse de volume, et donc de rentabilité, ont un prix. La facture sera au bout du compte un peu plus salée pour le consommateur. Chez Local B, l’augmentation se situe un peu en deçà de 10 %. Chez La Rousse coiffure, Sophie Tessier dit avoir augmenté ses prix d’environ 8 %, alors qu’Espace Nomad parle plutôt de 5 % supplémentaires pour ses soins. « C’est une question délicate, car tout le monde a des répercussions de cette crise. On espère vraiment que les gens comprennent. On est un secteur qui a énormément souffert... et on n’est pas sortis de l’auberge ! », croit Julie Mercier.

> Consultez le site de La Rousse Coiffure

> Consultez le site de The Ten Spot

> Consultez le site d’Espace Nomad

> Consultez le site de Local B

Massage en temps de pandémie

Il est désormais possible, depuis le 1er juin, de recevoir des soins de massothérapie. Est-ce que l’expérience est déstabilisante, agréable, en vaut la peine ? Pour en avoir le cœur net, nous sommes allée tester un massage Lomi Lomi au Strøm Spa Nordique de L’Île-des-Sœurs, la semaine dernière, qui propose pour l’instant des soins et massages en attendant de pouvoir exploiter de nouveau son spa. Dans un Strøm étrangement vide, nous avons dû nous désinfecter les mains, avant de répondre à quelques questions de circonstance (symptômes, voyages, contacts) dans un formulaire à signer. Ici, le port du masque est obligatoire pour les clients. Notre massothérapeute nous mène à notre salle de soins, vêtu de sa blouse de protection (la consigne n’avait pas encore été abandonnée à ce moment), portant un masque et une visière, et nous explique brièvement les diverses mesures mises en place. Étrange ? Effectivement, mais l’envie d’un massage est plus forte ! Et, une fois installé sur le ventre (on peut, dans cette position, retirer le masque, à sa discrétion), on oublie vite tout cela — sauf peut-être le souffle plus amplifié du massothérapeute nous rappelant que son visage est couvert. D’emblée, le massothérapeute nous avertit que certaines manœuvres, avec les avant-bras notamment — une caractéristique du Lomi Lomi —, seront peut-être plus difficiles à exécuter. Et effectivement, par moments, on sent qu’il ne peut aller au bout du mouvement. Le retrait de l’obligation de porter une blouse de protection devrait permettre de régler ce léger inconvénient.