Certains profitent de leur voyage pour s’offrir un tatouage comme souvenir impérissable. Chez Isabelle Dowd, c’est plutôt l’inverse : ce sont ses rendez-vous chez les tatoueurs qui l’amènent sur les sentiers de l’ailleurs.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

On lit le bras gauche de cette Montréalaise comme on remonte un fleuve, au gré des flots d’un voyage onirique. Sur cette « manche », désirée depuis si longtemps, s’enchevêtrent nombre de symboles, figurés dans leurs moindres détails : un aigle orné évoquant un phénix, une danseuse baladi en transe, un chat de race rex cornish, le tout agrémenté de fleurs de cerisier et d’une foule de fioritures… 

L’harmonie du tout nous porte à croire qu’il s’agit de l’œuvre d’un seul et même artiste. Pourtant, c’est bel et bien une composition collective, tissée à six mains dans trois lieux différents. Et sa particularité va encore plus loin : son exécution par étapes a guidé les pas de son hôte au-delà des frontières du Québec, lui offrant de belles occasions de visites touristiques.

L’art visuel, les tatouages, les voyages… j’ai toujours été menée par mes passions, ça me semble naturel de les réunir.

Isabelle Dowd

De style en aiguille

En suivant divers artistes tatoueurs sur Instagram, Isabelle a fini par être conquise par les talents de Cristian Casas, alors implanté à Avilés, dans le nord de l’Espagne.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Artiste : Michaël Cloutier. Ville : Montréal. Représente : un aigle orné, une espèce que l’on trouve surtout au Mexique, avec une trame rouge. Symbolise : un phénix et le concept de renaissance. Style : réalisme altéré. Temps de travail : 14 heures.

« Instagram n’est pas organisé par villes, mais par mots-clics. Je recherchais un style d’abord et avant tout. Quand je regardais ceux qui me plaisaient le plus, la plupart provenaient d’Espagne. Ce qui adonnait bien, car j’avais toujours voulu visiter ce pays », explique celle qui est réviseure linguistique indépendante, ainsi que chanteuse au sein du groupe Oupelaï.

Avant de se lancer vers d’autres horizons, elle avait fait encrer un premier jalon dans son port d’attache, à Montréal. En mai 2018, l’artiste tatoueur Michaël Cloutier avait alors ciselé un aigle orné dans un style réaliste, premier chapitre d’une histoire à compléter.

Deux mois plus tard, le tatoueur espagnol donne son feu vert à Isabelle pour prendre le relais — un client en demande doit souvent patienter, parfois longuement, voire éternellement, avant d’être accepté par certains artistes. 

Jeter l’encre

Elle prend aussitôt ses billets pour atterrir dans le studio de Cristian Casas, se faire tatouer le portrait d’une danseuse baladi dans la continuité du segment précédent, puis en profite pour écumer Barcelone, les côtes maritimes espagnoles et la cité d’Avilés. « Quand les tatoueurs savent que tu es en voyage, ils peuvent t’indiquer les meilleurs endroits et restos à visiter ou même t’y accompagner », souligne celle qui fut embrigadée dans des sorties et conviée dans une cidrerie par le tatoueur et ses comparses. 

Six mois après cette excursion teintée d’encre et de découvertes, Isabelle ressort son passeport pour la troisième pièce de son puzzle international. Cette fois, c’est l’artiste hispanique Fede Almanzor qui annonce son passage en résidence à New York, une Grosse Pomme dans laquelle la Montréalaise ne rechignait pas à croquer. Et le processus recommence : voyage vers la chaise inclinée, immortalisation de son chat adoré sur son avant-bras, suivie de l’exploration de la plus vertigineuse des nord-américaines. « J’ai marché 10 heures avec un tattoo neuf sur mon bras, ça a enflé et la guérison a été difficile ! », se souvient-elle. 

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Artiste : Cristian Casas. Ville : Avilés, Asturies, Espagne. Représente : le portrait d’une danseuse de baladi parée de bijoux, Isabelle étant initiée à cet art. Symbolise : le passé et l’ivresse, tant dans la fuite que dans l’exaltation. Style : néotraditionnel réaliste. Temps de travail : 6,5 heures.

Prochaine marque sur la peau et dans le passeport ? Un retour aux racines que la Montréalaise effectuera au mois de juin prochain en Irlande, terre de ses ancêtres.

Cette fois-ci, l’artiste n’a pas encore été trouvé, mais Isabelle garde son radar allumé, quitte à sonder les studios sur place, pour savoir qui comblera la face interne de son biceps. Le motif sera probablement un griffon celtique tiré du Livre de Kells, un manuscrit du IXe siècle. 

Enfin, un lotus en mandala sur le dos de sa main viendra compléter cette « manche » symbolique et exotique ; une touche finale qui sera portée à Montréal, venant boucler la boucle. 

« J’aime beaucoup les rituels et je trouve que c’en est un beau que de rapporter un tattoo d’un voyage. Quand tu le regardes, tu as de beaux souvenirs de ton séjour, de ce rite de passage », estime Isabelle.

« Le véritable défi est d’être patient : pour élaborer son projet et consolider ses choix artistiques, pour mettre de l’argent de côté, pour éventuellement décrocher un rendez-vous avec son tatoueur préféré, pour planifier son voyage et attendre le jour J », souligne-t-elle.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Artiste : Fede Almandzore. Ville : New York, États-Unis (en résidence). Représente : le chat d’Isabelle, de race rex cornish, soulevé par une main. Symbolise : le présent, la constance et l’intimité. Style : néotraditionnel. Temps de travail : 6 heures.

Tatouages sous d’autres cieux : deux conseils précieux

Les artistes tatoueurs ou leurs clients ne maîtrisant pas forcément les langues étrangères, mieux vaut s’assurer deux fois plutôt qu’une d’être sur la même longueur d’onde au sujet de l’œuvre finale. Isabelle a dû, par exemple, désamorcer quelques malentendus sur la question des coloris. 

Voyager, c’est bouger ; or, il n’est pas évident de concilier l’activité touristique avec la guérison d’une plaie. « Après un tatouage, il faut prévoir 48 heures de repos, pour laisser le temps au corps de se réparer », recommande Isabelle, qui préconise fortement l’installation de bandages de type Saniderm.

Souvenirs tatoués de voyage

Nous avons demandé à nos lecteurs de nous présenter des tatouages qu’ils ont rapportés de voyage et dont ils sont particulièrement fiers. Certains viennent avec une petite histoire !

PHOTO FOURNIE PAR GENEVIÈVE DUBEAU

Geneviève Dubeau a visité l’Italie seule avec sac à dos, et a finalement porté son dévolu sur la tatoueuse Viola à Trastevere pour immortaliser son séjour. « Des emails mi-anglais, mi-italien, mi-français. On a fini par se comprendre et j’ai fait faire mon tatouage la journée de mon départ. Une belle finale ! », raconte-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR NANCY DUBEAU

En 2015, lors d’un voyage à Bali, Nancy Dubeau s’est fait tatouer le symbole Om, inspirée par un autre touriste, alors qu’elle n’avait aucune intention de le faire en partant. Elle a fait alors la rencontre de l’artiste Randy. « Pour un tatoueur, cela ne représente pas un grand défi, mais pourtant, j’ai été reçue comme si mon projet était grand et unique. Durant l’heure qui a suivi, nous avons échangé sur nos familles, les enjeux ainsi que les cultures de nos pays respectifs et nos rêves. Pendant cet instant, l’art était le médium qui rendait possible cette rencontre humaine », raconte-elle. 

PHOTO FOURNIE PAR EDITH BERNARD

Edith Bernard, sommelière, est tombée amoureuse de l’Argentine. Elle a fait réaliser ce tatouage en guise de souvenir de ses nombreuses visites. « Ce tatouage indique bien mon amour pour les vins dans le monde, avec une touche argentine », dit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR SYLVAIN NOLET ET SYLVIE YELLE

L’encre de ce tatouage est encore fraîche, puisqu’il a été réalisé en octobre dernier, à l’occasion d’un séjour en Polynésie française, pour célébrer un 25e anniversaire d’union.

PHOTO FOURNIE PAR FÉLIX GAUTHIER LACASSE

Félix Gauthier Lacasse commémore chacun de ses voyages faits avec sa fille Allison avec un tatouage réalisé sur place. Il laisse carte blanche au tatoueur pour interpréter un élément significatif de son séjour.

PHOTO FOURNIE PAR MARC JR QUIRION

Marc Jr Quirion s’est fait tatouer « La Terre » en islandais au cours d’un voyage dans cette île unique au monde.

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-HÉLÈNE GAUTHIER ET JEAN-FRANÇOIS HOULE

D’autres tatouages d’union réalisés en Polynésie française, à l’occasion du renouvellement des vœux de mariage de Marie-Hélène Gauthier et Jean-François Houle. Depuis, ces tatouages remplacent leurs traditionnels anneaux.

PHOTO FOURNIE PAR ALEX BRIEN

Ce tatouage a été réalisé à Bali en mai dernier, quelques jours avant le vol de retour. Alex Brien n’était pas certaine d’en faire faire un sur place, mais en visitant un temple, elle a trouvé un ornement qui lui a plu et qu’elle a décidé de transposer sur son dos.

PHOTO FOURNIE PAR CLOTHILDE ST-PIERRE

Clothilde St-Pierre a fait faire son neuvième tatouage en Écosse, après avoir suivi une tatoueuse sur Instagram. La deuxième chose qu’elle a faite après avoir réservé son billet : prendre rendez-vous avec l’artiste.