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Une seconde vie pour les vêtements

De plus en plus de créateurs québécois, comme... (Photo Olivier PontBriand, archives La Presse)

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De plus en plus de créateurs québécois, comme Les belles bobettes, font de l'«upcycling», également appelé «surcyclage». Le principe : récupérer des vêtements usés, démodés, des vêtements neufs invendus ou des chutes de tissus pour les transformer en de nouvelles pièces.

Photo Olivier PontBriand, archives La Presse

De plus en plus de créateurs québécois font de l'«upcycling», également appelé «surcyclage». Le principe: récupérer des vêtements usés, démodés, des vêtements neufs invendus ou des chutes de tissus pour les transformer en de nouvelles pièces. Une manière de réduire l'impact environnemental de l'industrie du textile.

UN MARCHÉ DE NICHE, MAIS EN EXPANSION

Dans la boutique La Gaillarde, à Montréal, se côtoient des sacs faits à partir de ceintures de sécurité, des vêtements créés avec des tissus récupérés ou encore des mitaines confectionnées à partir de vieux jeans. Cette boutique de mode écoresponsable fait la part belle aux créateurs locaux qui misent sur «l'upcycling», en français «surcyclage». Le principe: récupérer des matériaux qui ne servent plus pour créer de nouveaux vêtements. Ainsi, la pièce d'origine a une seconde vie, avec une valeur ajoutée.

Le concept ne date pas d'hier. «En 1993, la marque Harricana et sa créatrice Mariouche Gagné réutilisaient la fourrure en la magnifiant, même si c'était le terme recyclage qui était employé. En 1997, des années après que Martin Margiela a fait défiler des robes confectionnées avec des sacs de supermarché en plastique, Jean Paul Gaultier, pour l'une de ses premières collections en haute couture, créait une redingote à partir de jeans usés», rappelle Philippe Denis, chargé de cours à l'École supérieure de mode de l'ESG UQAM.

«Nos grands-parents reprenaient et sublimaient des vêtements pour en faire de nouveaux, adaptés aux changements de la mode. Dans ce contexte du respect de l'intégrité de la matière dans la transformation, l'upcycling existe depuis des décennies, mais on ne le revendiquait pas forcément.»

Des prix élevés, mais justifiés

Globalement, les prix de ces pièces sont plus élevés que ceux d'articles neufs de certaines marques bas de gamme. En effet, concevoir ces articles prend du temps. Il faut chercher les matières, trouver comment les assembler de manière harmonieuse, les découdre, les recoudre... Annie de Grandmont, la directrice de La Gaillarde, remarque que tout le monde n'est pas prêt à y mettre le prix.

«Auparavant, les consommateurs considéraient l'achat d'un vêtement comme un investissement et misaient sur la qualité et la durabilité. Avec l'arrivée de la fast fashion, les prix très bas incitent à surconsommer des articles de qualité moindre. Si une robe upcyclée coûte 120 $, certains consommateurs vont se dire que c'est du vol, que chez H&M ils en trouveront une à 15 $», déplore-t-elle. Elle regrette que ces prix bas «impactent la production locale», et qu'ils «ne reflètent pas du tout la charge environnementale de cette production de vêtements».

Le surcyclage est en expansion, mais il reste un marché de niche. Selon le designer Markantoine Lynch-Boisvert, il faut sensibiliser les acheteurs à la récupération et au tri de vêtements ainsi qu'à l'impact de l'industrie du textile, «dans le top 3 des industries les plus polluantes au monde». Les pesticides sont utilisés pour cultiver du coton, teindre les vêtements et tanner le cuir pollue l'environnement, la plupart des fibres synthétiques proviennent du pétrole, plusieurs vêtements sont confectionnés à l'autre bout du monde... D'après ce créateur, il faut changer le regard sur le textile auquel on donne une deuxième vie.

«Le "neuf" est devenu acquis et dans l'imaginaire collectif, les friperies et les vêtements usagés sont encore vus comme signe de "pauvreté". Pourtant, ces tissus sont une matière noble, qui a du vécu, et que je trouve encore plus intéressante...»

Prise de conscience

Au Québec, 3 % des matières résiduelles mises dans les collectes de déchets ou de matières recyclables en bordure de rue par les ménages sont des produits de textile ou d'habillement, selon Recyc-Québec. Cela équivaut à un peu plus de 95 000 tonnes générées, soit 12 kg/personne/année. Mais les citoyens ne sont pas les seuls à jeter leurs vêtements. «À la moindre petite imperfection ou en cas d'invendus, de grandes marques détruisent des vêtements. Il faudrait qu'elles leur donnent une seconde vie, voire simplement une vie. La destruction a un poids écologique, économique et social», avance Philippe Denis. On se souvient par exemple qu'en 2016, l'équipe de l'émission J.E. avait retrouvé des sacs entiers de vêtements neufs lacérés, des invendus du groupe Dynamite.

Pour Philippe Denis, les grandes entreprises ont un rôle à jouer. Les écoles de mode aussi. «Elles forment les futurs créateurs, ainsi que celles et ceux qui vont s'occuper de la gestion ou de la commercialisation. Aujourd'hui, on enseigne souvent et encore l'idée de quantité, de répondre à la demande du consommateur, de favoriser un désir, voire un besoin factice...» Il reste cependant optimiste. «La nouvelle génération est de plus en plus conscientisée et associe davantage la mode à la slow fashion.»

Pour l'instant, ces articles uniques, faits à la main, constituent de petites collections. Peut-on imaginer que ce modèle devienne la norme? «La pratique de l'upcycling à grande échelle va demander de revoir la conception des articles, mais la disponibilité d'une quantité importante de matière résiduelle la rend envisageable, pense Philippe Denis. Il faudra prendre garde à ne pas réutiliser le modèle actuel de la production de masse. Cela irait à l'encontre des valeurs responsables véhiculées par l'upcycling.»

DES CRÉATRICES QUI FONT DU SURCYCLAGE

Les Belles Bobettes proposent des sous-vêtements à partir... (Photo Olivier PontBriand, archives La Presse) - image 2.0

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Les Belles Bobettes proposent des sous-vêtements à partir de retailles de coupe et de vêtements de seconde main.

Photo Olivier PontBriand, archives La Presse

De nombreux designers n'hésitent pas à user de créativité pour récupérer, recycler et transformer des vêtements neufs ou invendus en nouvelles pièces. En voici cinq.

Les Belles Bobettes

Sous-vêtements

Isabelle Charlebois, 33 ans, Montréal

«L'abondance des matériaux jetés me semblait être une aberration. J'ai donc lancé ma marque de sous-vêtements en 2016.

Je démarche des designers québécois, lorsqu'ils font couper leurs collections, afin qu'ils m'envoient leurs retailles de coupe, qui normalement seraient jetées.

J'utilise aussi des vêtements de seconde main, que je trouve aux échanges de vêtements amicaux. Et je reçois beaucoup de dons de mes tantes. Ensuite, il me faut penser à ce que je peux créer à partir de ce que je reçois, de ce qui existe déjà.

Les textiles et les garnitures sont des contraintes artistiques importantes, car les formes des retailles sont diverses et les garnitures sont en petites quantités. Il est difficile de répéter le même modèle plusieurs fois, ce qui rend les économies d'échelle presque impossibles.»

DUEL

Les sacs de DUEL sont faits à partir... (photo fournie par Marise Aubin) - image 3.0

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Les sacs de DUEL sont faits à partir de ceintures de sécurité et de chambres à air.

photo fournie par Marise Aubin

Sacs, portefeuilles et accessoires

Marise Aubin, 53 ans, Montréal

«Sensibilisée par la quantité de déchets industriels, je me lance dans la conception de produits qui en sont issus en 2009. Je venais de fermer une entreprise de sous-vêtements d'hiver.

Je voulais participer à cette nouvelle économie qui prenait forme, faire partie de la réflexion sur la décroissance.

DUEL présente une collection de sacs, portefeuilles et accessoires faits à partir de ceintures de sécurité et de chambres à air.

Il faut savoir attraper la matière juste avant qu'elle soit destinée à pourrir dans le fond d'une cour. Travailler avec la matière recyclée exige une certaine endurance.

La matière est sale, parfois très sale, pas facilement accessible, dure à manipuler pour les outils comme pour les mains parce qu'elle est robuste, épaisse, etc. Ce n'est pas un travail subtil. C'est là le défi, partir d'une matière brute et en faire un produit distingué.»

Cinderella Garbage

Cinderella Garbage utilise des pierres fabriquées à partir... (Photo Phil Bernard, fournie par Cinderella Garbage) - image 4.0

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Cinderella Garbage utilise des pierres fabriquées à partir de déchets compressés pour faire des bijoux.

Photo Phil Bernard, fournie par Cinderella Garbage

Bijoux

Kimberlee Clarke, 29 ans, Montréal

«En 2012, j'ai découvert une entreprise qui avait développé une technologie permettant de réduire, de compresser les déchets. Il peut s'agir de n'importe quel déchet : du papier, des ustensiles en plastique, des composants d'ordinateurs qui ne fonctionnent plus, de la poterie brisée, des verres... Cette technologie sert par exemple sur les porte-avions qui traversent l'Atlantique, pour ne pas avoir à débarquer avec beaucoup de déchets. Concrètement, une machine à torches plasma permet de faire fondre ces déchets. La matière est rendue comme une sorte de lave, elle refroidit et devient solide. Au final, on obtient une pierre noire. Celle-ci n'avait pas d'utilité. En 2012, avec Gabrielle Thérien, nous avons fondé l'entreprise Cinderella Garbage pour facetter ces pierres et en faire des bijoux. On utilise cette matière désuète, à l'origine de déchets, pour en faire quelque chose de beau, de plus noble.»

Kinsu

Le denim est la matière de prédilection de... (photo Bruno Berthelet, fournie par Ariane Brunet-Juteau) - image 5.0

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Le denim est la matière de prédilection de Kinsu.

photo Bruno Berthelet, fournie par Ariane Brunet-Juteau

Mitaines, sacs à main, portefeuilles et accessoires

Ariane Brunet-Juteau, 35 ans, Montréal

«Après de multiples années de travail comme designer dans l'industrie de la mode et le constat du gaspillage énorme de ressources, j'ai créé ma marque en 2014.

Le denim est ma matière de prédilection, car c'est la matière la plus démocratique qui soit! Elle transcende les âges, les cultures, les sexes, les classes sociales.

Je me fournis à un endroit fascinant: Certex. C'est l'un des plus gros centres de tri de vêtements au Québec, qui trie annuellement plus de 7000 tonnes de vêtements.

J'utilise des jeans dont les gens se sont débarrassés car ils ont pris du poids, parce qu'ils sont troués, ont une tache au genou.

À la suite d'une minutieuse sélection de jeans de seconde main, je les transforme en accessoires, mitaines, sacs à main et portefeuilles. Prendre un top et une jupe et les coudre ensemble pour en faire une robe, c'est un de mes trucs aussi. Pour moi, l'upcyclage, c'est un hommage à la matière.»

Sarah dans la lune

Des boucles de Sarah dans la lune... (photo philippe marceau, fournie par Sarah Girouard) - image 6.0

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Des boucles de Sarah dans la lune

photo philippe marceau, fournie par Sarah Girouard

Petites pochettes, boucles et noeuds papillon pour hommes, femmes et enfants

Sarah Girouard, 38 ans, Montréal

«Je magasine peu, mais quand j'ai besoin de vêtements, je vais d'abord dans les bazars des sous-sols d'église. Près de la caisse, j'observais toujours une malle débordante de cravates.

J'ai commencé à collectionner les plus belles, griffées par les grands designers. Et puis le jour où j'ai accepté d'en découdre une, j'ai réalisé la quantité de tissus disponible, et j'ai commencé à bricoler.

Ma collection compte actuellement 5000 cravates de toutes les époques. Je me suis réellement lancée en affaires en janvier 2016.

À partir des cravates upcyclées, je confectionne des boucles et des noeuds papillon pour hommes, femmes et enfants, ainsi que des petites pochettes. Chaque cravate est nettoyée en profondeur, décousue, pressée, entoilée et taillée, les boucles sont assemblées à la machine puis cousues à la main.»




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