« L’art de la citation est l’art de ceux qui ne savent pas réfléchir par eux-mêmes », selon Voltaire.

La formule est séduisante et ferait un excellent point de départ pour cet article. Le souci, c’est qu’elle est censée figurer dans son Dictionnaire philosophique. Or, après avoir écumé de nombreuses éditions, dont la plus complète à ce jour, en ratissant leur texte par mots-clés, cette phrase y demeure introuvable.

Parlant de Voltaire, combien de défenseurs de la liberté d’expression invoquent la fameuse saillie « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ? Bien trop, puisqu’il ne l’a jamais prononcée ni écrite. En fait, elle provient de l’écrivaine britannique Evelyn Beatrice Hall, qui, de son propre aveu, a voulu y condenser la pensée du philosophe… mais en ajoutant maladroitement des guillemets, démontre un article du Nouvel Obs.

Lisez l’article du Nouvel Obs

Autre cas de figure : en 2021, un lecteur portait plainte au Conseil de presse contre Richard Martineau, l’accusant d’avoir faussement attribué une citation à Karl Marx. Le chroniqueur a été blanchi, mais il n’en reste pas moins que la paternité de la formulation en question reste irrésolue.

Alors, qui a dit quoi ? Quelle est la fiabilité de ces phrases-chocs ? Vincent Guillin, directeur du département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le pose d’emblée : « Les citations apocryphes, c’est-à-dire attribuées à une personne qui n’a jamais dit les propos qu’on lui fait dire, ou qui les a exprimés sous une forme différente, c’est un vrai problème. » Il précise que les historiens de la philosophie sont particulièrement concernés par ce souci d’authenticité, mais pas seulement, puisque ces citations constituent bien souvent une voie de connexion entre la discipline et le grand public, ce qui ouvre la porte à des représentations erronées de certaines pensées philosophiques.

On le voit bien : ces formules séduisantes ont pris d’assaut les réseaux sociaux, ou se retrouvent reprises par des programmes de croissance personnelle, qui en déforment parfois la véritable nature. Or, M. Guillin insiste sur ce point.

Lorsqu’une citation philosophique est prise hors de son contexte, il est très probable qu’on se trompe sur son sens ou qu’on lui fasse dire autre chose, même subtilement, que ce qu’elle signifie vraiment.

Vincent Guillin, directeur du département de philosophie de l’UQAM

Ces fragments de pensée, dont la forme synthétique favorise certes leur mémorisation et marque des jalons d’une réflexion, peuvent ainsi devenir des arbres… pas forcément représentatifs de la forêt. « La pensée des philosophes est organisée en systèmes. Ils réfléchissent sur le monde dans son ensemble et vont dire beaucoup de choses à son sujet. Toute la difficulté, c’est d’être capable d’articuler les différentes formulations marquantes d’un philosophe afin qu’ils ne se contredisent pas », pointe l’universitaire, illustrant ce principe avec deux citations de Descartes, apparemment contradictoires.

En effet, dans Le discours de la méthode, il se donne pour maxime de « changer [ses] désirs [plutôt] que l’ordre du monde », avant d’écrire plus loin que les connaissances pratiques pourraient nous aider à nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Néanmoins, Vincent Guillin explique qu’une analyse plus globale permet de comprendre que le « monde » dont il est premièrement question se rapporte aux mœurs et coutumes humaines, tandis que la « nature » se réfère au monde extérieur, celui-ci étant malléable pour le rendre compatible avec nos aspirations.

Des attributions comme des Hydres

Qui a dit « Celui qui ne connaît pas l’Histoire est condamné à la revivre » ? Fouillez un peu, et plusieurs noms sortiront : Primo Levi, Hegel, Marx, Churchill, Santayana… Le tout, avec des versions différentes. Pour l’historien Marc-André Éthier, cette confusion dans l’attribution est loin d’être un cas isolé. « Cela arrive souvent. Dans ce cas, on va aux sources, on regarde ce que l’on en sait, la première fois que cette référence est apparue, quelles circonstances peuvent expliquer pourquoi elle serait à attribuer plus à une personne qu’à une autre », explique l’enseignant à l’Université de Montréal (UdeM), faisant un parallèle avec certains mythes que l’on retrouve dans diverses sociétés et époques, comme celui du Déluge.

Y a-t-il des probabilités d’emprunt entre auteurs ? M. Éthier les juge importantes si la formulation est reprise mot à mot. « Mais si c’est une idée, il est un peu normal que différentes personnes, au même moment, aient à peu près la même, puisqu’elles ont vécu les mêmes choses. »

L’outil critique

Comment les chercheurs s’assurent-ils de l’authenticité d’une citation ? MM. Guillin et Éthier ont la même réponse : en remontant aux sources, par exemple en se référant directement au texte d’où elle est censée provenir, ou encore par recoupements. Mais l’historien rappelle qu’« il n’y a pas de recette miracle » ni d’outil de recherche universel pour recueillir les preuves. « C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Et s’il n’y a pas de preuves… eh bien, on dit simplement qu’on ne le sait pas », indique-t-il. Cependant, le grand public n’a pas nécessairement le temps ni les ressources pour de telles investigations. Outre les recherches dans les textes, il peut se tourner vers l’internet, conseille Vincent Guillin, à condition de consulter des sources fiables – le site Quote Investigator, par exemple, décortique méthodiquement la légitimité de citations connues.

Le meilleur outil pour s’assurer d’utiliser judicieusement ces fameuses citations reste l’esprit critique.

Les étudiants en histoire sont formés pour douter et traquer des preuves, indique Marc-André Éthier. « Dans tous les cas, c’est vraiment une question d’aller chercher l’information avec un esprit critique », insiste-t-il. Quant à leur sens, Vincent Guillin appelle à une grande prudence, puisqu’elles peuvent être mal interprétées, voire provoquer des contresens – il dénonce ainsi le recours abusif et souvent erroné aux propos de Nietzsche « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ».

« Une citation philosophique n’a de valeur qu’à partir du moment où on se l’est appropriée, en essayant de savoir ce que celui qui l’a prononcée voulait dire, et en s’assurant qu’elle est vraie. Ce n’est jamais une vérité valable absolument, elle doit toujours être ramenée à la réalité et à l’usage qu’on veut en faire, conclut Vincent Guillin. Ce n’est pas un remède miracle. »