De nombreuses citations courantes ont peut-être une autre portée ou une autre origine que celles que l’on s’imagine. En voici cinq décortiquées.

« Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort »

ILLUSTRATION PASCALINE LEFEBVRE, LA PRESSE

Pour l’universitaire Vincent Guillin, il s’agit du parfait exemple de la citation omniprésente, mais détournée de son sens. Tirée du Crépuscule des idoles, de Friedrich Nietzsche, elle semble dire que toute expérience de vie conduit à un développement positif. M. Guillin réfute cette lecture simpliste au vernis universel, évoquant les malades amputés et les victimes d’agression sexuelle ou de traumatismes graves. « Ça ne les fortifie pas, cela les affaiblit, les détruit intérieurement et, parfois, il n’y a pas de retour en arrière », souligne-t-il. « L’idée que défendait Nietzsche était que, dans certains cas, il y avait une sorte de prime à la résistance. Si on arrivait à passer par-dessus l’épreuve, on en tirerait quelque chose. Mais Nietzsche n’était certainement pas un adepte de la résilience ou du coaching individuel ! »

« Veni, vidi, vici »

ILLUSTRATION PASCALINE LEFEBVRE, LA PRESSE

« Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. » On imagine bien César lancer cette formule du haut d’un tas de ruines fumantes. L’historien Marc-André Éthier en a retracé la source pour nous, afin de savoir si le dirigeant l’avait bien prononcée un jour. Supposant d’abord qu’elle figurait dans La guerre des Gaules, il ne l’y a pas trouvée. Après quelques recherches, il est tombé sur des sources concordantes l’attribuant à César, dont Plutarque et Suétone. Mais ce dernier indique dans La vie de Jules César qu’il s’agissait plutôt d’une inscription provocatrice exhibée lors d’un défilé à Rome célébrant une victoire éclair. Qu’importe ! Pour M. Éthier, il s’agit d’un bon exemple d’énoncé ayant le potentiel de traverser les siècles et de marquer les esprits. « Ça ramasse une idée en la formulant bien, c’est facile à retenir et à faire valoir. Veni, vidi, vici, c’est une rhétorique habile : en trois mots, on expose un programme d’action, la preuve que la personne est importante. Il y a quelque chose de grandiose. »

« Nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau »

ILLUSTRATION PASCALINE LEFEBVRE, LA PRESSE

Certaines personnalités semblent être de véritables usines à citations tapageuses. On peut pointer Winston Churchill, mais aussi Albert Einstein, à qui des dizaines, voire des centaines de phrases chocs sont attribuées, dont celle-ci, sur le potentiel cérébral inexploité. Le hic, c’est que de nombreux scientifiques ont passé au peigne fin les déclarations d’Einstein et n’en ont jamais trouvé trace. « Les recherches menées dans les archives du grand physicien pour retracer cet hypothétique propos ont toutes été infructueuses », rapportait le philosophe Normand Baillargeon dans Québec Science en 2015. Grand bien lui fasse : la « théorie du 10 % » est un mythe tenace, que les neurosciences n’ont jamais démontré.

Lisez l’article de Normand Baillargeon dans Québec Science

« Je pense, donc je suis »

ILLUSTRATION PASCALINE LEFEBVRE, LA PRESSE

Autre exemple très connu, le cogito cartésien présente des subtilités, notamment si l’on se rapporte au texte original latin des Méditations métaphysiques de René Descartes, où l’on trouve la formule « ego sum, ego existo » (« je suis, j’existe »). La conjonction ergo (donc) en est absente, fait remarquer Vincent Guillin, ce qui change la portée philosophique du propos. « Descartes veut dire qu’il ne s’agit pas d’un raisonnement, d’une déduction, mais que c’est un mouvement de pensée », nuance le philosophe. Cependant, dans Le discours de la méthode, Descartes écrit bien en français : « Je pense, donc je suis » (« cogito, ergo sum »). « Pourquoi ? Parce qu’il ne fait pas exactement la même tâche philosophique dans le Discours. Quand on cherche à vérifier l’authenticité d’une citation philosophique, mieux vaut consulter le texte original, pour vérifier exactement comment elle est formulée et dans quel contexte. »

« Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre »

ILLUSTRATION PASCALINE LEFEBVRE, LA PRESSE

La citation, percutante, est très connue… mais qui en est l’auteur ? Dès que l’on fouille, c’est le flou artistique. Elle semble condenser l’une des lignes de pensée du philosophe Hegel, mais ne semble pas avoir été rédigée telle quelle. Karl Marx, dans le Manifeste du parti communiste, comme le suggèrent des banques de citation de grands médias français ? La Presse a relu l’ouvrage : aucune trace (ce qui décrédibilise ces sites comme sources fiables). Par contre, Marx l’évoque dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, ajoutant son grain de sel : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évènements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première comme tragédie, la seconde fois comme farce. » On attribue aussi la phrase à Primo Levi, Winston Churchill, George Santayana… En définitive, ce n’est pas clair. Alors, comme dirait ce bon vieux Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »