Depuis le 1er janvier 2021, les couples qui divisent de façon plus équitable le congé parental entre les deux conjoints ont droit à des semaines de prestations additionnelles. Cette mesure incitative a-t-elle poussé plus de pères à prolonger leur congé à la suite de la naissance de leur enfant ? Bilan un an après la mise en place de cette mesure.

Publié le 23 janvier
Véronique Larocque
Véronique Larocque La Presse

Francis Rousseau et Karina Colagrosso ont toujours eu une vision très égalitaire de la famille. Lorsqu’ils ont appris que le petit William grandissait dans le ventre de la jeune femme, il leur était évident qu’ils se partageraient le congé parental. « C’était super important pour moi de prendre ma place en tant que papa », affirme Francis Rousseau.

Le père a donc pris huit semaines de congé à la naissance de son fils qui a aujourd’hui 5 mois. Il en prendra cinq autres d’ici la fin de l’année. En se divisant le congé parental, la famille a pu bénéficier des semaines additionnelles de prestations du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP).

Ce temps d’arrêt avec sa famille a permis à Francis Rousseau de saisir la charge de travail que représente un nouveau-né.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Karina Colagrosso et Francis Rousseau ont divisé leur congé parental pour s’occuper de leur fils William.

C’est une job à temps plein. Moi, je suis retourné travailler, mais ce que Karina fait à la maison, c’est beaucoup plus grand que ce que moi, je fais à la job. J’ai pu en prendre pleinement conscience en ayant ce congé-là.

Francis Rousseau, père ayant opté pour le partage du congé parental

Au Québec, les familles admissibles au RQAP ont le choix entre deux options : le régime de base ou celui particulier. Choisi par plus de 75 % des familles, le régime de base offre 18 semaines de congé de maternité, 5 semaines de congé de paternité ainsi que 32 semaines de congé parental partageables entre les deux parents. Depuis le 1er janvier 2021, lorsque chaque parent prend huit semaines de congé parental, quatre semaines de prestations s’ajoutent.

« C’est une mesure incitant les pères à s’investir plus dans la sphère familiale », explique en entrevue le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

PHOTO ERICK LABBÉ, ARCHIVES LE SOLEIL

Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale

Depuis l’entrée en vigueur de cette mesure […], on estime que 3000 familles supplémentaires se sont partagé en 2021 les prestations parentales. J’en suis bien fier.

Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale

« Les jeunes papas avaient tendance à se limiter à la prestation qui leur était consentie », poursuit le ministre, en faisant référence au congé de paternité. La possibilité d’obtenir des semaines additionnelles de prestations vise à inciter les familles à partager le congé parental entre les deux conjoints, ce que moins du tiers des familles choisissaient de faire avant 2021.

Père de Victor, trois ans et demi, et de Léandre, un an et demi, Maxime Pearson se réjouit de la bonification du RQAP. « La situation au Québec, on peut en être fiers. Les pères sont très impliqués dans la cellule familiale », croit celui qui est derrière le blogue Nouveaux Pères avec son ami Samuel Tremblay. De fait, la province compte parmi les chefs de file en matière de politique familiale à l’échelle internationale, selon l’UNICEF.

PHOTO FOURNIE PAR SAMUEL TREMBLAY

Maxime Pearson et Samuel Tremblay

Le duo de blogueurs très actif sur Facebook croit toutefois que plus de pères prolongeraient leur absence du travail après la naissance de leur bébé si le gouvernement bonifiait le nombre de semaines pouvant être prises exclusivement par les pères. « C’est un pas dans la bonne direction, mais c’est comme si on avait fait un demi-pas au lieu d’un pas de géant », pense Samuel Tremblay, père de Marguerite, trois ans et demi, et de Lambert, 16 mois.

Les chiffres démontrent déjà que lorsqu’on donne des semaines partageables, pour le moment, le père se sent moins légitime de prendre ces semaines-là. […] On parle encore de la mère qui “donne ses semaines”, du papa “qui prend les semaines de la mère”… Même dans notre façon d’en parler, cette impression persiste.

Maxime Pearson, du blogue Nouveaux Pères

Conditions gagnantes

« Le congé parental a toujours été vu comme une extension du congé de maternité, tant au Canada qu’au Québec », confirme Sophie Mathieu, chercheuse postdoctorale à l’Université TELUQ, dont le travail est axé sur les politiques familiales.

Selon les recherches internationales, deux conditions doivent être réunies pour que les hommes prennent congé à la suite de la naissance de leur enfant, explique-t-elle. Premièrement, ce doit être payant.

PHOTO FOURNIE PAR SOPHIE MATHIEU

Sophie Mathieu, chercheuse postdoctorale à l’Université TELUQ

Les hommes continuent de se voir comme étant des pourvoyeurs, même dans des sociétés plus égalitaires.

Sophie Mathieu, chercheuse postdoctorale à l’Université TELUQ

Une partie des semaines de congé parental n’étant payées qu’à 55 %, cela n’est pas suffisant aux yeux de nombreux pères. Sans compter que certaines familles ne peuvent pas se priver d’une partie du plus grand salaire du ménage, qui est encore souvent celui de l’homme.

Deuxièmement, le congé ne doit pas être transférable à la mère, affirme Sophie Mathieu, qui est aussi enseignante au département de sociologie du cégep du Vieux Montréal. Samuel Tremblay peut en témoigner. L’impression d’enlever des semaines de congé à sa conjointe l’a incité à ne pas prendre un long congé parental. « Si les semaines avaient été réservées exclusivement au père, c’est clair que je les aurais prises », affirme-t-il.

Réaction de l’employeur

Certains hommes craignent aussi la réaction de leur employeur. « La recherche montre qu’au Québec, les gens s’attendent à ce que le père prenne le congé de paternité. Il y a une acceptation des employeurs. C’est la norme. Au-delà de ça, ce n’est pas très bien perçu », explique Sophie Mathieu.

Travaillant dans le domaine de la construction, Francis Rousseau en sait quelque chose. « Ç’a vraiment été mal vu », résume-t-il, précisant toutefois que l’avis de son employeur n’allait en rien changer son intention de passer du temps avec son nouveau-né.

D’ailleurs, si le papa de William a adoré les huit semaines passées avec sa famille, il s’attendait à créer un lien plus rapidement avec son bébé. « Au début, j’étais seulement efficace à m’assurer que ma conjointe soit bien, à ce qu’elle ne manque pas de nourriture, à ce que le ménage soit fait. Pour ce qui était des besoins de l’enfant, c’était plus difficile à combler. »

« En 2022, on se dit qu’on veut être égalitaires, que l’homme peut faire autant que la femme. Mais finalement, le quatrième trimestre, ce n’est pas ça du tout. Il y a des moments où William ne voulait que moi. Encore des fois, il ne veut que moi. Ça, ç’a été un gros choc pour nous », confie Karina Colagrosso.

D’autres modifications au RQAP

En plus des semaines additionnelles de prestations reçues lorsque les parents se partagent de façon plus équitable le congé parental, d’autres changements ont été apportés au Régime québécois d’assurance parentale au cours de la dernière année. En voici trois exemples.

  • Les prestations de congé parental peuvent désormais être prises jusqu’à 78 semaines après la naissance de l’enfant (plutôt que 52 semaines).
  • Des semaines de prestations additionnelles exclusives à chacun des parents ont été ajoutées lors d’une naissance ou d’une adoption multiple.
  • Depuis le 1er janvier 2022, le parent d’une famille monoparentale bénéficie dorénavant de cinq semaines additionnelles de prestations.

81 850

Nombre de naissances au Québec en 2020. Près de 90 % des familles reçoivent des prestations parentales sous une forme ou une autre.

27 %

Proportion de familles admissibles au RQAP ayant partagé le congé parental en 2018. En 2006, année de création du RQAP, cette proportion était de 20 %.

7

Nombre de semaines de congé qu’ont prises en moyenne les pères admissibles au RQAP à la suite de la naissance de leur enfant en 2018. Les mères ont quant à elles pris 45 semaines de congé en moyenne.

Sources : Institut de la statistique du Québec et Conseil de gestion de l’assurance parentale

Les bienfaits du temps passé avec papa

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

L’implication des pères dans la sphère familiale apporte de nombreux bienfaits.

Les études ont démontré que lorsqu’un père s’implique dans la vie de son enfant dès sa conception, de nombreux bénéfices en découlent. Des bienfaits pour le bébé et le père, mais aussi pour la mère, le couple et même la société. Aperçu de ces impacts positifs.

Pour le bébé

Dès la grossesse, les pères ont une influence sur la santé de leur enfant à naître. « Il y a des études qui ont montré que lorsque le père est engagé durant la grossesse, les mères sont plus assidues sur les suivis de grossesse, elles ont souvent une meilleure alimentation et elles vont mieux prendre soin d’elles », souligne Francine de Montigny, professeure titulaire en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais.

Après la naissance, l’implication des pères va souvent faciliter l’allaitement. Submergées par l’émotion (et les hormones, avouons-le), les femmes ont parfois de la difficulté à retenir tous les conseils promulgués par les infirmières à l’hôpital. « [Les pères] vont être capables de mieux saisir certaines consignes parce qu’ils ne sont pas pris émotivement dans l’action d’allaiter », indique la professeure.

Ils pourront alors corriger certains gestes de leur conjointe.

Le fait que les hommes interagissent différemment que les femmes avec leur bébé permet à celui-ci de développer différentes habiletés. Un exemple ? Contrairement aux mères, les pères ont tendance à porter le bébé face aux gens, ce qui lui fait découvrir le monde. Le toucher des pères est aussi plus tonique, indique Francine de Montigny. « D’être touché de manière différente, c’est aussi de l’apprentissage, explique celle qui est également directrice du groupe de recherche Paternité, famille et société. L’enfant qui a accès à ses deux parents de façon régulière […] développe différents aspects de sa personnalité. »

PHOTO FOURNIE PAR FRANCINE DE MONTIGNY

Francine de Montigny, professeure titulaire en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais

Ce que les études ont démontré, c’est que plus les pères s’engagent tôt dans la vie de l’enfant […], plus les pères vont rester engagés tout au long de sa vie.

Francine de Montigny, professeure titulaire en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais

Les bienfaits dépassent donc largement la petite enfance. Dans le livre Devenir et être père qu’elle a coécrit avec Christine Gervais, Francine de Montigny donne de nombreux exemples. Les jeunes qui font des activités avec leur papa ont notamment une meilleure estime de soi et une meilleure santé mentale.

Pour le père

Les pères engagés ont « un plus grand sentiment de réussite dans leur vie ». « Quand ça ne va pas bien au travail et qu’ils se valorisent par leurs interactions avec leur enfant, ça les aide à passer au travers des moments plus difficiles dans leur carrière », explique Francine de Montigny.

Attention, toutefois, mesdames : pour que votre conjoint se sente compétent dans son rôle de père, il doit avoir la latitude pour essayer des choses… et faire des erreurs. « Plus on le remet en question, plus on le critique ou moins on lui donne l’occasion de pratiquer, plus il va se retirer [de la vie familiale] », constate la chercheuse.

Pour la mère et le couple

Les mères aussi sortent gagnantes d’une plus grande implication de leur conjoint à la maison. Elles rapportent une meilleure santé mentale et moins de stress comparativement à une famille où l’homme est moins présent.

Dans les premiers jours de vie du poupon, on note aussi des bienfaits sur la santé physique de la mère. « D’être deux à prendre soin d’un petit bébé qui boit régulièrement, qui dort peu, ça permet de prendre des tours de garde pour pouvoir se reposer à tour de rôle, et ainsi beaucoup mieux récupérer de l’accouchement et de la période postnatale », explique Francine de  Montigny.

Les mères se sentent aussi moins isolées puisqu’elles savent qu’elles forment une équipe avec leur conjoint. D’ailleurs, on remarque moins de conflits dans les couples où le père est engagé, note la professeure.

Pour la société

Le fait que les pères s’investissent dans la sphère familiale a aussi un impact sur l’égalité entre les hommes et les femmes, souligne pour sa part Sophie Mathieu, chercheuse postdoctorale à l’Université TELUQ. « Les recherches internationales montrent [et il y a un super consensus là-dessus] que quand les hommes prennent le congé de paternité […], ça a des effets à très long terme sur les inégalités hommes-femmes parce que les hommes se retirent également du marché du travail. » Résultat ? Moins de discrimination à l’embauche envers les jeunes femmes.

Comment solidifier le lien avec son nourrisson ?

Les nouveaux papas (et les nouvelles mamans) se demandent parfois comment interagir avec leur bébé naissant. Une fois qu’il est nourri et qu’il a bien dormi, que peut-on faire avec un nourrisson ? « Si on perçoit le bébé comme faisant uniquement dormir et boire, c’est sûr que ce n’est pas particulièrement intéressant et on a de la misère à voir qu’on a un rôle signifiant à jouer, répond Francine de Montigny. Pour aider les pères à être engagés [tout comme les mères], il faut prendre le temps de leur expliquer les compétences d’un petit bébé. Qu’est-ce qu’il est capable de faire ? Comment se développe-t-il ? Qu’est-ce que les parents peuvent faire pour l’aider dans ce développement-là ? » Des gestes très simples peuvent stimuler un poupon. Par exemple, le parent peut le toucher, le porter, le masser, lui chanter des comptines, bouger ses bras et ses jambes ou encore lui montrer différents objets.