L’intimidation n’est pas qu’un fléau qui pourrit la vie des enfants à l’école. La loi du plus fort, série documentaire de la journaliste Nathalie Roy, diffusée à partir de mardi sur ICI RDI, montre que c’est une stratégie de domination qui se manifeste partout, de l’arène politique au sport amateur. Son constat est parfois brutal. Son appel à se défaire de cette mentalité de vestiaire de hockey est encourageant.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Prononcer le mot « intimidation » devant des adolescents suscite parfois une réaction qui en dit long : ils roulent des yeux. Oui, ils savent ce que c’est. Ils en entendent parler depuis des années à l’école. C’est peut-être le signe que les choses changent et vont continuer de changer. C’est peut-être aussi le signe qu’il est temps d’aller voir ailleurs si l’intimidation n’y serait pas là aussi.

C’est ce qu’a fait la journaliste Nathalie Roy. Partant de la cyberintimidation, dont elle a elle-même été victime, elle a élargi son propos et s’est interrogée sur les rapports de forces exercés dans une foule de milieux… entre adultes. Non, les « jeunes » ne sont pas les seuls à user de cette stratégie de domination qui laisse des marques profondes. Même les « sages », pour reprendre l’expression suggérée par le premier ministre François Legault pour désigner les aînés, en usent en maison d’hébergement…

PHOTO FOURNIE PAR ICI RDI

La journaliste et documentariste Nathalie Roy

« On vit avec ça, on ne sait pas trop que c’en est, on n’est pas toujours certain, mais quand on met tout ça ensemble comme on l’a fait dans la série, on se rend compte que l’intimidation est partout : en politique — et ça vient de nos dirigeants —, au travail, dans le sport, sur les réseaux sociaux… », dit-elle à propos de cette forme de violence verbale « insidieuse ».

L’intimidateur en chef

Et les exemples viennent de haut : Donald Trump n’est pas seulement le chef d’État américain, c’est aussi un intimidateur en chef, capable de se moquer sans gêne d’une personne handicapée, de ses adversaires politiques, des journalistes et même des femmes qui l’ont accusé d’agression sexuelle. Son impact dépasse largement les États-Unis, assure Nathalie Roy. L’intimidation — sous toutes ses formes — a monté en flèche depuis la campagne électorale qui a mené Trump au pouvoir à l’automne 2016. Ici aussi.

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La journaliste Nathalie Roy a aussi interrogé des jeunes sur leurs perceptions de l’intimidation.

Au Québec, elle pointe la manière « char d’assaut » de Gaétan Barrette, qui a été ministre de la Santé. Celle pas toujours plus fine de Régis Labeaume, maire de Québec. « En politique, c’est carrément utilisé pour faire taire les adversaires et les journalistes », constate la documentariste. L’objectif est clair : faire peur. Tout en niant exercer ce genre de pression malsaine : aucun de ces deux politiciens n’a d’ailleurs voulu défendre sa manière ni répondre aux questions de Nathalie Roy.

L’intimidation « fait partie de la game », dans le sport comme en politique, entend-on parfois. D’autres mettent ça sur le « tempérament » des personnes concernées. Or, selon la journaliste, « on ne mesure pas les conséquences de l’intimidation sur les victimes ». Des adolescents se sont suicidés, un pompier de la Ville de Montréal aussi. Sans compter les blessures invisibles sur l’estime de soi et l’insécurité vécue par les victimes. « C’est très grave », insiste-t-elle.

Du dénigrement à la menace

Nathalie Roy utilise le mot intimidation, mais la réalité est souvent bien plus brutale. Des femmes interrogées à l’écran ont essuyé bien plus que des insultes dégradantes : c’est parfois allé jusqu’à des menaces de viol. Ce n’est pas anodin. Et sans doute bien plus courant qu’on ne veut l’admettre : 73 % des femmes ont été victimes de violence en ligne, sous différentes formes, selon l’OMS. Or, dénoncer n’est pas facile.

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La chanteuse Andie Duquette

La chanteuse Andie Duquette, interrogée dans le documentaire, n’a pas eu de soutien de la part de la police avant qu’elle ne prenne son courage à deux mains pour dénoncer elle-même, sur les réseaux sociaux, le dénigrement et les menaces dont elle était victime. Comme si se faire justice soi-même, ou plutôt dénoncer publiquement l’injustice, était encore la seule façon d’ouvrir les yeux des gens.

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Porter plainte à la police est possible en cas d’intimidation, mais il n’est pas toujours facile d’être entendu, ont expliqué des victimes d’intimidation.

« Il y a des policiers et des enquêteurs qui sont plus sensibles que d’autres à ce sujet, observe néanmoins Nathalie Roy. Il y a encore un besoin de formation pour prendre ça au sérieux. » Mais comment voir l’intimidation et le harcèlement pour ce qu’ils sont, si la pratique est si répandue ? S’il s’agit même de la marque de commerce de certaines radios, le « style » de certains animateurs ? Jeff Fillion, par exemple, a retrouvé son micro à CHOI FM après l’avoir perdu pendant un temps en raison de ses excès.

Il faut d’abord nommer les choses, croit Nathalie Roy. Les enfants et les ados savent reconnaître l’intimidation parce qu’on le leur a enseigné. Les adultes doivent être sensibilisés aussi. Plus encore, on doit montrer aux gens comment gérer leurs émotions et surtout comment agir, comment dénoncer, comment soutenir les victimes, plaide Jasmin Roy, président de la fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais. « On s’est occupé des élèves, constate Nathalie Roy. Il faut maintenant s’occuper de toutes les autres personnes qui vivent de l’intimidation. »

La loi du plus fort. Série documentaire de Nathalie Roy. Mardi, mercredi et jeudi, 20 h, sur ICI RDI.