Un temps d’écran qui s’étire comme un élastique. Une collation (pas toujours santé) qui n’attend pas l’autre. Et l’heure du dodo qui a soudainement migré vers les Maritimes. Tout ça, jumelé à un changement de routine important et à un contexte social anxiogène. Docteur, suis-je en train de bousiller mon enfant ?

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

« J’aimerais ça, pouvoir cuisiner des plats gastronomiques avec les enfants, être la maman créative qui fait son pain. » Mais ce n’est pas ce dont sont faites les journées de Mélanie Way depuis la fermeture des écoles il y a trois semaines. En télétravail avec deux enfants de 6 et 7 ans à la maison, confinés à quatre dans un appartement de quatre pièces et demie, elle et son conjoint font de leur mieux pour occuper les petits entre deux appels, jouer avec eux et les faire bouger à l’extérieur. Mais dans cette famille où la télévision n’était autorisée qu’avec parcimonie la fin de semaine, jamais en semaine, YouTube et Disney+ sont devenus des soupapes.

« On peut se sentir coupable, mais il faut se parler, affirme Mélanie Way. Il faut se dire : on fait de notre mieux, avec les besoins et les capacités qu’on a. L’humanité a survécu à bien des affaires. Ce n’est pas parce que tu ne fais pas du pain avec ton enfant qu’il va se retrouver chez le psy dans 20 ans ! Mais on passe tous par là. On se demande : est-ce que je fais ce qu’il faut pour mes enfants  ? »

Pour plusieurs parents, le jour où ils pourront enfin écouter la suggestion du DArruda et cuisiner des tartelettes portugaises est encore loin. Soudainement, le temps est devenu une denrée aussi rare que le désinfectant.

Mère de famille monoparentale d’un enfant de bientôt 4 ans, Nathalie peine à trouver quelques minutes pour elle. Travaillant dans le milieu de la télévision, elle est sans emploi depuis une semaine, mais le temps manque malgré tout. « Je pense beaucoup à ce que ça va être après pour lui, confie-t-elle. Qu’est-ce qu’on transmet à nos enfants en ce moment  ? Donc, j’essaie de faire en sorte de l’immuniser en essayant de faire comme avant, les jeux qu’on faisait, les bricolages, les coloriages. Mais ça prend du temps. »

PHOTO ROBERT SKINNER LA PRESSE

Mère d’un garçon de bientôt 4 ans, Nathalie s’inquiète des répercussions de cette crise sur son enfant.

« Je ne veux pas qu’il soit tout seul devant une tablette, un téléphone ou un ordinateur, poursuit-elle. Je le sais, il faut arrêter de culpabiliser. On ne s’en sortira pas mentalement. Il nous reste encore quatre semaines officiellement. Alors en ce moment, si ça [les écrans] peut aider… Je suis tiraillée. Si on dit tout le temps oui, après, on est foutu. »

« Est-on en train de scrapper nos enfants  ? » La question a été soulevée dans notre salle de rédaction désormais virtuelle. À trop vouloir acheter la paix, risque-t-on de les bousiller  ? Et que se passera-t-il après  ?

« La psychologue en moi dirait : à quoi bon essayer de prévoir comment ça va être quand le confinement sera terminé ? Parce qu’on n’est pas rendus là et qu’on n’a pas le contrôle [et qu’on ne sait pas] quand ce sera et comment se sera passé notre confinement à la maison, répond la psychologue Mélanie Laberge, cofondatrice de la clinique Change en famille. Les aspects sur lesquels on a le contrôle, c’est ici et maintenant. Est-ce que j’assume la flexibilité avec laquelle je gère l’horaire, les guides et les règles à la maison  ? »

Puisque nous vivons une situation où nous avons peu de points de comparaison dans l’histoire, il est encore plus difficile d’en prédire les effets qu’elle aura sur la plus jeune génération. 

PHOTO FOURNIE PAR MÉLANIE LABERGE

Mélanie Laberge, psychologue

C’est certain qu’il risque d’y avoir des effets, mais ça se peut aussi que les enfants se soient dangereusement ennuyés de l’école, de leurs amis et de leurs professeurs et que tout rentre dans l’ordre de façon organique. On ne le sait pas.

Mélanie Laberge, psychologue

« C’est tout à fait correct qu’il y ait plus de flexibilité et de privilèges, croit la psychoéducatrice Amélie Meeschaert. C’est correct d’être plus permissif, mais il faut quand même qu’il y ait un cadre et une cohérence. Il faut que ce soit établi pour que les enfants n’aient pas l’impression que quand je demande et que j’insiste, je finis par l’avoir. » Un conseil qui va dans le sens du maintien d’une routine et d’un cadre sécurisant recommandés par plusieurs spécialistes depuis le début du confinement.

Selon Amélie Meeschaert, il peut être bénéfique d’expliquer aux enfants qui sont en âge de comprendre les nouvelles règles que nous avons choisi d’établir, les raisons de cette démarche et le caractère temporaire de celles-ci.

Que faire avec les écrans  ?

Bien avant le confinement, les écrans étaient un sujet de préoccupation pour nombre de parents. Alors qu’ils deviennent une planche de salut pour ceux qui doivent travailler à la maison, faire les tâches ménagères ou juste respirer sans être interpellés, doit-on s’inquiéter de trop y exposer nos enfants  ?

« Généralement, je ne serais pas inquiète, affirme Linda Pagani, professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, chercheuse au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et coauteure de plusieurs études sur les effets des écrans sur les enfants. Je ne veux pas être alarmiste. On est tous en train de s’adapter. » 

Il faut, selon elle, évaluer les dangers en regard des bénéfices, et pour plusieurs parents, en ce moment, les bénéfices sont grands. « Tant que le contenu est approprié pour les enfants, précise-t-elle. C’est pour une courte période. Le seul inconvénient, c’est que quand ça va reprendre, on va être tous dépendants à cette façon de vivre et qu’il y aura de la résistance, comme toujours. » 

Ce n’est pas dangereux comme tel. Les parents qui font du télétravail sont dans une situation extrême. J’ai déjà été dans cette situation. J’ai eu trois enfants sur mes cuisses pendant que je tapais mes travaux de recherche.

Linda Pagani, professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal

Pour les enfants de moins de 2 ans, elle incite toutefois à respecter les recommandations de la Société canadienne de pédiatrie, qui déconseille toute exposition aux écrans. Pour les autres, ce n’est pas pour autant bar ouvert. La professeure suggère d’afficher sur le frigo un horaire de la journée, avec les périodes allouées aux écrans.

Effets nocifs

Malgré le caractère exceptionnel de la situation, la neuropsychologue Johanne Lévesque rappelle que les effets nocifs des écrans sur les enfants, même à court terme, demeurent. « Je pense qu’à l’impossible nul n’est tenu. Mais ça n’empêche pas l’effet négatif du temps d’écran. Qu’on soit ou non aux prises avec la COVID-19, l’écran a toujours le même impact au niveau du cerveau, sur les capacités d’inhibition, sur la capacité d’attention des enfants par la suite, il peut entraîner un problème d’autorégulation émotionnelle chez certains d’entre eux ou même accentuer un effet de dépendance. » 

Il y a des enfants qui ont une propension à devenir dépendants et ça semble physiologique. C’est important de le considérer comme parent.

Johanne Lévesque, neuropsychologue

Pour contrer ces effets nocifs, elle suggère aux parents d’inscrire à l’horaire des périodes d’activités physiques obligatoires. Linda Pagani, dont la famille, reconstituée, compte cinq jeunes âgés de 16 à 24 ans, mise aussi sur les discussions à table. « Les repas sont super importants en ce moment, observe-t-elle. Que le déjeuner, le dîner et le souper soient trois moments de conversation et d’interaction. »

Et que penser des interactions sociales qui se passent sur les écrans  ? « Faire des mathématiques sur la nouvelle plateforme du gouvernement ou faire un FaceTime avec son ami, ça n’a pas le même effet sur le cerveau que de jouer à Fortnite », note Johanne Lévesque. Alors, non, faire un FaceTime avec grand-maman n’endommagera pas le cerveau de votre enfant. Ça ne peut que lui faire du bien au cœur.