Le regret d’être mère, de la sociologue israélienne Orna Donath, est un livre constitué d’analyses et de nombreux témoignages de femmes qui avouent ce sentiment troublant : regretter d’être devenue mère. C’est le plus grand tabou, mais si c’était à refaire, elles n’auraient pas d’enfants. Elles les aiment, pourtant, mais elles ont une vie qui comporte trop de contraintes, de responsabilités et de sacrifices. Entrevue avec l’auteure de ce livre-enquête controversé.

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

Le regret d’être mère, c’est l’ultime tabou, pourquoi ?

Aujourd’hui encore, dans notre société nataliste, devenir mère est LA raison d’être des femmes. Il est déjà difficile pour les femmes d’exprimer leurs difficultés face à la maternité, mais ce sentiment qu’elles ont fait une erreur, que ce n’est pas une dépression post-partum qui s’éternise pendant des années, mais bien une erreur, c’est un vrai tabou. On invite ces mères à se faire soigner, car il n’est pas possible d’avouer l’inavouable. On attend des mères qu’elles se sacrifient pour leurs enfants, que ce soit l’élément central de leur vie, et il est inconcevable pour une mère de parler d’ennui, de ne pas aimer son rôle de mère, de ne pas aimer s’occuper de ses enfants. Alors c’est inimaginable de dire qu’on regrette, surtout qu’on ne peut pas revenir en arrière.

PHOTO TAMI AVEN, FOURNIE PAR L’AUTEURE

« Même si les femmes hésitent à avoir des enfants, on attend d’elles qu’elles fassent le bon choix : qu’elles aient des enfants », dit Orna Donath.

Est-ce qu’on idéalise encore la maternité ?

Oui, même si on parle de plus en plus ouvertement des difficultés que vivent les parents. Il reste que beaucoup de pays encouragent la natalité, et c’est encore le parcours normal pour une femme. Même si les femmes hésitent à avoir des enfants, on attend d’elles qu’elles fassent le bon choix : qu’elles aient des enfants. C’est profondément ancré dans nos comportements sociaux. C’est naturel pour une femme d’avoir des enfants. Il y a cette vision qui enferme les femmes dans un naturalisme qui met en avant le potentiel reproductif de leur anatomie, ce qui parfois les contraint à devenir mères, car elles ont été conçues pour enfanter. Avant, « il leur manque quelque chose » et après, elles sont « complètes ».

Dans votre livre, les femmes qui regrettent d’être mères aiment pourtant leurs enfants.

Oui. Parmi les femmes que j’ai rencontrées et qui témoignent, beaucoup disent qu’elles n’ont finalement jamais réfléchi à la question, elles se sont mariées et ont eu des enfants, c’était dans l’ordre des choses, pour faire comme tout le monde.

Elles aiment leurs enfants, mais ne supportent pas les responsabilités trop lourdes à porter, le manque de liberté, les contraintes, sacrifices et renoncements. Elles n’aiment pas être celles qui posent des limites, celles qui doivent punir, parfois. Le rôle des mères est sacré, alors il est inacceptable de les entendre dire que si elles avaient la possibilité de revenir en arrière, elles n’auraient pas d’enfants. Pour ces femmes, la maternité est une expérience difficile et continuera de l’être, même si elles distinguent le fait de détester être mères tout en aimant vraiment leurs enfants. Elles trouvent d’ailleurs que leurs enfants sont merveilleux ! C’est complexe, car elles regrettent d’être devenues mères, mais ne regrettent pas la naissance de leurs enfants. Elles ont pris conscience que la maternité n’était pas pour elles, c’est un sentiment légitime, mais jugé illicite et controversé.

Vous écrivez que le regret est en quelque sorte un signal d’alarme et invite à revoir notre conception des femmes face à la maternité.

Il y a des femmes qui vivent une crise d’identité très forte quand elles deviennent mères, notamment parce que les attentes de la société sont très grandes. Il faut faciliter la tâche des mères, et examiner la maternité sous le prisme du regret est utile, car on tient pour acquis que la maternité est gratifiante. Ce postulat du regret vient nuancer ce propos. Car il y a une différence entre l’ambivalence qu’on peut sentir face à la maternité et le regret.

Vous souhaitez avec votre livre qu’on change de perception envers les femmes qui ne veulent pas d’enfants ?

Je pense que de nombreuses femmes vont se retrouver dans ce livre pour différentes raisons. C’est une réflexion sur la maternité, ce n’est pas un livre contre la maternité ou les enfants. J’ai essayé d’analyser toutes les questions complexes qui entourent la maternité qui, disons-le, ne convient pas à toutes les femmes. Et ce n’est pas vrai qu’on décide librement de procréer, car la société pousse encore trop souvent les femmes vers la maternité. S’il devait y avoir un changement, ce serait celui d’arrêter de stigmatiser les femmes qui ne veulent pas d’enfants et cesser de les faire passer pour des êtres égoïstes et immatures qui vont finir par souffrir de solitude.

IMAGE TIRÉE DE L’INTERNET

Le regret d’être mère, d’Orna Donath, Jacob

Le regret d'être mère
Orna Donath
Éditions Odile
Jacob