Tant de bouleversements ont eu lieu cette année… mais il en faudra plus pour enrayer les traditions culinaires des Fêtes des familles québécoises. Nous vous en présentons cinq qui ont dû faire face à des défis organisationnels, tout en conservant ou adaptant leurs saveurs habituelles.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

Tout remonte aux années 70, quand Simone St-Pierre brassait, seule dans sa cuisine, la pâte pour ses six gâteaux aux fruits annuels. La matière étant compacte et difficile à travailler, son entourage a commencé à lui donner un coup de main. Aujourd’hui, bien que Mme St-Pierre nous ait quittés, son legs culinaire demeure vivant plus que jamais, puisque près de 25 personnes de la famille multiplient, chaque année et par pleines fournées, ces mêmes gâteaux goûteux.

C’est une journée complète de fin novembre qui est généralement désignée pour ce branle-bas de combat culinaire et de retrouvailles, et chacun sait exactement quels ingrédients il doit apporter ; la même chose chaque année, pour faciliter l’organisation et éliminer les risques d’oubli. Et voilà une armada de 23 ou 24 personnes, âgées de 5 à 71 ans, dont sept petits-enfants, formant une véritable fourmilière devant les fourneaux.

Pour reproduire par dizaines ces gâteaux aux fruits (mêlant pacanes, raisins secs, fruits confits et épices traditionnelles), on travaille la pâte, on mélange, on garnit, on décore. Mais pas seulement.

« La cuisson est assez longue, entre deux heures et deux heures trente par fournée. On prend des marches, on joue aux échecs, on fait de la musique… », explique Céline Bureau, l’une des filles de Simone St-Pierre.

C’est une journée importante pour nous, c’est comme une période d’arrêt privilégiée avant la frénésie du temps des Fêtes.

Céline Bureau

Une fois les réjouissances terminées, chaque fourmi de la famille repart avec ses parts de gâteau entre les mandibules.

Le frère aîné de Mme Bureau avait commencé à perpétuer cette tradition, désormais bien ancrée, autour de cette recette qui reste un secret familial… pas si bien gardé ! Paraît-il que certains les ont suppliés à genoux pour y être initiés – avec succès. Heureusement, nous n’eûmes pas à nous réduire à de tels extrêmes pour l’obtenir au profit de nos lecteurs…

Des pommes et du rhum

Et d’ailleurs, d’où vient-elle, cette recette de gâteau aux fruits que l’on dit éprouvée ? « On n’a jamais trop su où ma mère l’avait prise, c’était griffonné dans son cahier, elle faisait des ajustements au fil des ans », se souvient Céline Bureau, ajoutant que les héritiers n’ont pas hésité à ajouter à leur tour leurs propres touches personnelles.

Par exemple, jugeant la préparation un peu sèche, ils ont rajouté de la compote de pommes, et certains schismes se sont même créés – dont celui dit « des trentenaires », qui versent, ni vu ni connu, une petite lampée de rhum brun dans la recette.

PHOTO FOURNIE PAR CÉLINE BUREAU

Le gâteau aux fruits traditionnel de la famille Bureau

Et avant d’être un régal pour les papilles, ça l’est aussi pour les petits-enfants. « Les plus jeunes adorent ça, surtout les décorer avec des noix et des cerises colorées. Quand les gâteaux sortis du four présentent des bosselures ou des formes spéciales, on sait que c’est l’un d’eux qui s’en est occupé ! », raconte cette grand-mère qui a deux petits-enfants.

Toute (cuisson) arrive à point…

Toutefois, un ingrédient n’apparaît pas dans la recette originale : la patience. Et on ne parle pas des deux heures de cuisson, mais plutôt… de plusieurs mois, voire d’un an de vieillissement.

En effet, Mme Bureau recommande chaudement de laisser les gâteaux au moins six mois au réfrigérateur, emballés dans une pellicule de plastique puis recouverts d’une feuille d’aluminium, pour en tirer une texture et des saveurs sublimées. Son astuce : une semaine après l’emballage, elle les rouvre délicatement pour les badigeonner de rhum brun, avant de les rempaqueter définitivement.

« Les gens pensent que ça va moisir, mais non, ça se conserve très bien », remarque celle qui venait d’en déballer un de l’an passé, délicieux.

Mais tous n’ont pas le cran d’attendre, et bien des membres de sa famille cèdent à la tentation avant même le premier mois. « Il faut les cacher ! », préconise-t-elle.

Riches retrouvailles

Et le goût ? Il s’avère très riche et sucré, les belles doses de cannelle et de muscade apportant un petit côté relevé, et se marie bellement avec un bon thé, selon ses artisans.

Mais attention à la facture qui, elle, peut être salée. « Ça doit revenir assez cher, surtout les noix et les fruits confits, mais nous n’avons jamais évalué précisément combien, on préfère ne pas le savoir ! Ça serait sûrement moins cher de les acheter tous faits, mais nous n’aurions pas le plaisir de notre rencontre annuelle », philosophe Céline Bureau.

Malheureusement, ce plaisir aura quand même été gâché cette année, puisque la fourmilière fut forcée de rester dispersée, pour mieux se retrouver en 2021. Au moins les vraies fourmis de la famille, celles qui ont mis de côté leur portion de gâteau et se sont retenues d’y toucher depuis l’an passé, eurent-elles à disposition en cet hiver 2020 quelques bouchées de réconfort douces-amères.

Les gâteaux aux fruits traditionnels de la famille Bureau

Ingrédients (pour 6 gâteaux)

6 œufs
1 lb de beurre
½ tasse de mélasse
2 tasses de sucre blanc
4 tasses de raisins macérés dans le rhum pendant 1 semaine (1,5 tasse rhum/20 tasses raisins) 4 tasses de fruits confits macérés dans le marsala 1 semaine (1,5 tasse marsala/20 tasses fruits) 1 tasse de pacanes en morceaux
1 tasse de cerises confites rouges et vertes 1½ tasse de compote de pommes
7 tasses de farine
1 c. thé de muscade
1 c. thé de poudre à pâte 1¼ c. thé de clou girofle moulu 1 c. soupe de cannelle

Préparation

Dans un bol, mettre en crème le beurre et le sucre. Ajouter les œufs battus et la mélasse et bien mélanger le tout.

Mettre dans un bol la farine et y ajouter la poudre à pâte, la muscade, la cannelle et les clous de girofle moulus.

Dans un grand bol, mettre le mélange du beurre, du sucre et des œufs et y ajouter progressivement la farine en alternance avec les fruits confits, les cerises confites rouges en morceaux, les raisins, les pacanes et la compote de pommes.

Lorsque le tout est bien mélangé, verser dans les moules beurrés, ajouter les garnitures (pacanes entières, cerises rouges et vertes coupées en demi) et cuire au four à 250 °F pendant 2 heures.

Éventuellement, laisser refroidir complètement, recouvrir de film plastique, puis de papier aluminium, avant d’entreposer au frigo pendant six mois au moins. On peut, optionnellement, badigeonner de rhum brun après une semaine, en ouvrant délicatement l’emballage puis en le refermant correctement.