Tant de bouleversements ont eu lieu cette année… mais il en faudra plus pour enrayer les traditions culinaires des Fêtes des familles québécoises. Nous vous en présentons cinq qui ont dû faire face à des défis organisationnels, tout en conservant ou adaptant leurs saveurs habituelles.

Sylvain Sarrazin Sylvain Sarrazin
La Presse

C’est une histoire de femmes, issues de trois générations, et soudées autour de la même tradition. En son centre, Doris et Raymonde, un duo de choc de la tourtière qui a peu à peu ouvert le cercle de ses passions culinaires. Capables de produire des plats des Fêtes par centaines (littéralement !), elles acceptent aujourd’hui de laisser les plus jeunes mettre la main à la pâte, créant un rituel familial inestimable.

Voilà des décennies que Doris et sa belle-sœur Raymonde concoctent, à quatre mains, de délicieuses recettes, dans le sous-sol de l’église de Saint-Georges-de-Windsor, en Estrie, pour toutes les occasions. À elles seules, elles déplacent des montagnes (de nourriture) souvent destinées à de grandes tablées. Une fois le temps des Fêtes venu, l’heure des fournées de tourtières a sonné, et chacune regagne son poste : Doris préparera, comme de coutume, la pâte, tandis que Raymonde s’occupera de la garniture. En deux jours, elles peuvent en produire une centaine, vouées à être dévorées en famille, vendues dans leur entourage ou congelées. « Elles ont tellement cuisiné ensemble, c’était impossible de les aider sans leur nuire », se rappelle Marie-Michèle Bernier, petite-fille de Doris.

Les années passant, d’autres ingrédients ont finalement réussi à s’immiscer dans la tradition : les filles du duo (Lise, Sylvie, Jocelyne, Claude), ainsi que Marie-Michèle, ont commencé à mettre leur grain de sel dans les préparatifs, chacune se taillant une tâche – roulage de la pâte, pesée des tourtières, brassage de la viande –, même si Doris et Raymonde restent aux commandes. À toute règle son exception : Alain, l’un des fils, s’est aussi greffé au groupe.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Le petit groupe est capable de produire jusqu’à 200 tourtières !

« Ces femmes, souvent discrètes dans la vie publique, deviennent des chefs d’une assurance incontestée et d’une efficacité redoutable dans leur cuisine », souligne Mme Bernier, très attachée à cette journée particulière, où trois générations de femmes « popotent » et papotent ensemble, dans la bonne humeur. Ainsi, chaque année à la fin de novembre, une journée est fixée pour reproduire ce qui est devenu un véritable rituel.

Les membres de la famille viennent des quatre coins du Québec et se retrouvent autour d’un petit shooter inaugural. « On boit du vin dès 8 h. On mange des sandwichs le midi, ou une de nos tourtières, avec du fromage en grains et des chips. Et on rit, on rit très fort ! », rapporte Marie-Michèle Bernier.

Sans pour autant lésiner : en 2017 et en 2018, plus de 200 tourtières – toutes similaires – sont sorties des fourneaux. Les cuisinières, elles aussi, en ressortent complètement cuites. « Nos vêtements, nos bottes, nos manteaux et même nos lunettes sentent la tourtière pendant des jours ! », lance la petite-fille de Doris.

Pour moi, c’est la plus belle journée de l’année. J’ai l’impression, quand j’en ressors, que mes bras brûlent d’avoir trop roulé d’abaisses, mais d’avoir contribué à une tradition féminine québécoise forte.

Marie-Michèle Bernier

Et que dit-elle, cette fameuse tourtière ? Elle s’avère extrêmement feuilletée et très goûteuse, à base de porc haché extra-maigre, d’oignon et de céleri hachés finement, de clou de girofle, de cannelle… mais aussi d’intuition et d’expérience.

Comité compromis, complicité continuelle

Bien sûr, 2020, l’empêcheur de festoyer en rond, a fini par s’inviter à la table. Puisque les différents membres de la famille résident dans des régions différentes, pas question cette année de se réunir en comité.

Alors la danse des tourtières s’est transformée en danse en ligne. Derrière son ordinateur, chacune (désolé monsieur Alain, mais ici, le féminin ne peut que l’emporter) a mijoté de son côté quelques tourtières, avec pour objectif de reproduire la recette familiale traditionnelle, avant de comparer les résultats. Un verre à la main, cela va de soi.

Oh, elles risquent de présenter une légère amertume, cette année, l’ingrédient de vraies retrouvailles n’ayant pu être intégré. Mais ce n’est que partie remise. « Je croise les doigts très, très fort pour pouvoir poursuivre ces traditions, les petits shooters et les tourtières, pendant encore de nombreuses années. Parce que Doris m’a appris à cuisiner les meilleures tartes sans aucune recette écrite, à faire des blagues sur tout, à poser des questions sur tous les sujets, sans tabou. Elle est éternelle », conclut sa petite-fille, pour qui aucune pandémie ne pourra gâcher sa saveur préférée : celle de la complicité avec sa grand-mère.

Vive les tourtières, vive les grands-mères !

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Trois générations de femmes se réunissent chaque année en novembre pour aider Doris et Raymonde à confectionner des tourtières en série ! Dans la cuisine, toute la journée, on pétrit, on boit et on rit !

La tourtière de Doris et Raymonde

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Pour la viande

10 lb de porc haché extra-maigre
2 gros oignons hachés finement
2 branches de céleri hachées finement
Clou de girofle
Cannelle
Sel et poivre

Dans un gros chaudron, faire bouillir environ un pouce d’eau. Ajouter la viande, les oignons et le céleri. Faire cuire doucement en remuant fréquemment pour ne pas que ça colle. Quand la viande est cuite, ajouter de la cannelle et du clou de girofle, petit à petit, en goûtant. Saler et poivrer au goût.

Pour la pâte

Mélanger :

3 lb de graisse (Crisco)

17 tasses de farine
1 c. à thé de poudre à pâte
Une pincée de sel

Dans un contenant à part, mélanger :

2 tasses d’eau
2 c. à soupe de vinaigre
1 œuf

Quand vient le temps de rouler les abaisses, prendre un peu du mélange de graisse et farine (environ la grosseur d’un poing) et y ajouter du mélange liquide jusqu’à ce que ce soit ni trop collant ni trop épais et facilement malléable. Ajouter du mélange de farine si trop collant, ajouter du mélange liquide si trop épais. Rouler sur une surface enfarinée.

Déposer une livre de viande par abaisse. Si le mélange est trop gras, saupoudrer de chapelure avant de recouvrir. Faire cuire au four à 350 °F pendant environ 45 minutes, ou jusqu’à ce que le dessus soit doré.