(Potomac) Quand Katie Marcoux s’est séparée de son mari en 2007, elle est allée vivre chez ses parents avec ses deux filles de 6 et 7 ans pour des raisons financières. Elle pensait y rester tout au plus un an.  

Delphine TOUITOU
Agence France-Presse

Treize ans plus tard, les trois générations cohabitent toujours… nouveau mari compris.

Aux États-Unis, un Américain sur cinq vit dans une maison « multigénérationnelle », selon le cabinet Pew Research Center.

Le phénomène est originellement lié à la vague d’immigration à partir des années 1980 et l’arrivée de nombreux Asiatiques et Hispaniques, habitués à vivre tous sous le même toit.  

Puis, elle s’est accélérée avec la grande récession de 2009 pour grimper au niveau des années 1950. Elle se renforce à présent avec la pandémie de COVID-19.

« Ma situation financière n’était pas terrible », raconte Katie Marcoux, 49 ans, depuis la maison commune à Potomac dans le Maryland. Avec son salaire d’employée « de base » à mi-temps dans une école, impossible de joindre les deux bouts.

Puis, elle évolue professionnellement vers un emploi à plein temps et bien mieux rémunéré, grâce au soutien de ses parents qui s’occupent des « filles », les conduisent à leurs activités quand elle travaille.

« On a vraiment remis notre fille sur pied », témoigne sa mère Judy Kristensen, âgée de 78 ans.

Et même plus : « ma situation financière s’est énormément améliorée, de façon exponentielle », renchérit Katie.

Réaménagements

Pour son mari Eric Marcoux, 47 ans, emménager chez ses beaux-parents était une évidence.

« Judy et Dano m’ont toujours fait sentir que j’étais chez moi », témoigne cet ancien cartographe dont le chien, Jazzman, est venu agrandir la famille.  

Bien sûr, tout n’était pas « idéal » au début, confie-t-il. Quand il emménage, il doit partager une petite salle de bain avec son épouse et ses belles-filles adolescentes.

Mais après avoir brièvement songé à emménager dans leur propre foyer, le couple décide que le mieux est d’agrandir et réaménager la maison.

« Personnaliser la maison a tout changé », témoigne Eric.

C’est un point fondamental pour faire cohabiter plusieurs générations, acquiesce Dana Scanlon, agente immobilière de la région de Washington qui constate une accélération de la tendance depuis le début de la pandémie en mars.

« De nombreux couples avec de jeunes enfants emménagent avec leurs parents, dans les grandes maisons dans lesquelles ils ont grandi, ce qu’ils n’auraient jamais imaginé faire auparavant », explique-t-elle.  

Cela leur donne la possibilité d’avoir des gardiens sur place ou des « superviseurs d’école Zoom » pendant qu’ils télétravaillent. Car aux États-Unis, de nombreuses écoles sont toujours fermées.  

Vieillissement

La tendance s’accélère aussi en raison du vieillissement de la population.

Les générations de baby-boomers encore en forme s’occupent des petits enfants en attendant un retour d’ascenseur quand ils ne seront plus à même de vivre indépendamment.

Pour Judy et Dano, vivre ensemble, c’est aussi échapper à la solitude qui guette certains de leurs amis.

S’occuper de ses parents vieillissants a toujours fait partie « du plan », souligne Katie.  

« Quand on a modifié la maison, nous avons aussi fait refaire leur salle de bains pour qu’elle soit plus adaptée à leurs vieux jours », dit-elle.

Avec ses deux frères qui vivent dans la région, c’était une « sorte d’accord » tacite : elle allait vivre chez leurs parents, mais prendrait soin d’eux le temps venu.

Sécurité émotionnelle

Une de ses filles, Jenna Kolb, 19 ans désormais, a emménagé à New York chez son père pour poursuivre ses études.

Mais Eva, 20 ans, étudiante en conception graphique, se verrait bien perpétuer ce mode de vie dans cette même maison.

« Je me sens en sécurité ici », explique-t-elle, insistant sur la sécurité émotionnelle que ce vivre ensemble lui procure.

Selon son grand-père, un lien extrêmement fort s’est développé : « Nous sommes très proches de tous nos petits-enfants », mais avec Eva et Jenna, « c’est vraiment très spécial », dit-il, ému.

Et Eva l’assure, elle n’est pas un cas isolé de sa génération.

Richard Fry, chercheur au Pew Research Center, a publié une étude en 2018 sur les maisons multigénérationnelles.

« En dix ans, il y a eu un très fort accroissement de jeunes adultes âgés de 25 à 29 ans vivant dans les foyers multigénérationnels », détaille-t-il.

Entre 2007 et 2016, ils sont passés de 23 à 33 %.

« Cela reflète en partie clairement le fait qu’il existe un segment de jeunes adultes qui ont tout simplement des difficultés à gagner suffisamment d’argent pour pouvoir vivre de manière autonome », dit-il.

De nombreux jeunes américains croulent sous leurs prêts étudiants.