Ils ont crié en même temps, tous les trois. « Il n’y a plus de réseau ! » Je n’avais pas remarqué. Eh ben, dis donc ! Moi non plus, je n’ai plus de WiFi, me suis-je dit à moi-même. C’était mardi matin. Tout le monde était à la maison. Télétravail, école à distance. Deux cours en ligne sur Zoom soudainement interrompus. Les hauts cris.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

J’ai mis un moment à comprendre le comment du pourquoi. Depuis le début de la pandémie, je travaille dans la salle à manger. Je déplace mon gros ordinateur d’une table à l’autre, l’obsolescence programmée de mon ordinateur portable m’empêchant d’envoyer mes chroniques à La Presse.

Tous les matins, je pose l’écran là où je viens de déjeuner, manipulant fils, clavier, souris en espérant ne rien échapper. Tous les soirs, avant de souper, je range cette « réguine » — comme dirait mon père — sur une grande tablette. Le rituel est quotidien. Nul besoin d’être diplômé en ergothérapie pour comprendre pourquoi je traîne un lumbago. Un jour, quand je serai grand, j’aurai mon propre bureau…

Mardi matin, donc, en aménageant mon espace de travail de fortune, j’ai par inadvertance accroché le fil d’alimentation du routeur ou du modem. Pause scolaire involontaire. J’ai, évidemment, mis un moment à me rendre compte de ma bévue et à identifier la source de l’interruption du WiFi. Le réseau a été rétabli avant la fin des classes, mais pas avant que je ne subisse l’opprobre de ma progéniture.

Pour certains, les conséquences sont plus fâcheuses. La mère d’un étudiant du cégep racontait récemment les défis que pose à son fils l’enseignement à distance. Ils habitent à la campagne, sans accès à l’internet haute vitesse, et son fils arrive péniblement à suivre ses cours en ligne, grâce au partage de données de son forfait téléphonique. Auparavant, il allait étudier chez ses grands-parents, mais en raison des mesures sanitaires en place depuis octobre, ce n’est plus possible.

Il y a quelques semaines, il a dû quitter l’application Zoom au début d’une période d’examen afin de télécharger ledit examen sur une autre plateforme, sa connexion internet ne lui permettant pas de faire les deux simultanément. Il n’avait pas le droit. Il le savait, mais il n’avait pas d’autre choix. Lorsqu’il a voulu se rebrancher à sa session d’examen, l’accès lui était interdit.

Les professeurs, me disent certains d’entre eux, ont beaucoup de difficulté à empêcher la propagation des tricheurs en temps de pandémie, surtout aux études postsecondaires. Certains étudiants, plus versés en matières technologiques que leurs profs, profitent des avantages indus du « non-présentiel » pour trouver ailleurs que dans leur mémoire les réponses à leurs examens. Ni vu ni connu.

Cet étudiant-ci, jure sa mère, ne trichait pas. C’est un premier de classe qui aspire à devenir médecin. Mais parce que son réseau WiFi est trop faible, parce qu’il habite loin d’un centre urbain, parce qu’il ne peut plus se rendre chez ses grands-parents, il a eu zéro à son examen. Ce qui, selon sa mère, met en péril ses chances d’entrer en médecine.

Je n’habite pas à la campagne. L’internet haute vitesse se rend chez moi. En principe. Je dis bien en principe. En vacances l’été dernier en Gaspésie, dans une maison face à la mer, sans voisin immédiat, à des kilomètres du plus proche village (de quelques centaines d’habitants), en région « éloignée », le réseau WiFi était autrement plus efficace et performant que chez moi, en plein cœur de Montréal.

Au début de la pandémie, exaspéré autant par les pauses inopinées dans les films et les délais inattendus dans les matchs de soccer télévisés que par la pression soutenue et insoutenable de Fiston, j’ai changé de câblodistributeur et de fournisseur d’accès à l'internet. La lune de miel fut de courte durée. J’aurais dû m’en douter.

J’ai opté, dit-on, pour le « net » plus ultra en matière de haute vitesse : la fameuse fibre optique. Ce que l’on a omis de me préciser au moment de signer mon contrat prolongé, et que j’ai appris à mes dépens de la bouche même du technicien venu faire l’installation, c’est que la fibre optique ne se rend pas jusque chez moi. Elle s’arrête, semble-t-il, au coin de ma rue…

« Lorsque vous y aurez accès, votre internet sera 30 fois plus rapide ! », m’a-t-il dit. Fort bien. Un jour, je me croise les doigts, j’aurai droit à la fine pointe de la technologie. Entre-temps, j’ai les mêmes problèmes qu’avant. Il suffit que mes garçons suivent le même jour des cours à la maison pour que je ne puisse participer convenablement à une réunion Zoom ou à une émission de radio.

Le soir, si l’un d’entre eux a le malheur de frôler sa console de jeux vidéo, c’est à peine si j’ai accès à assez de « barres » sur le réseau pour consulter mes courriels. On regarde désormais des films comme une série de courts métrages, c’est-à-dire que toutes les cinq minutes, il y a une pause d’une durée indéterminée.

« Tu sais que tu payes très cher pour un service que tu n’as même pas ! », me rappelle constamment mon fils de 14 ans, qui maîtrise autant le reproche ironique que le don de tourner le fer dans la plaie. J’excuserais plus volontiers ce type de commentaire désobligeant à son frère aîné qui vient de terminer un cours d’éducation financière. « Oui, je le sais ! Tu n’es pas obligé de me le dire chaque semaine ! »

Si, dans mon quartier central de la métropole, je n’ai pas accès au plein potentiel de l’internet haute vitesse, je me demande qui bénéficie réellement de ce service. Je ne dois pas être le seul à payer pour une prestation que je ne reçois pas.

Chez nous, se sont ajoutées aux mesures de confinement des mesures de contournement de l’internet basse vitesse. Lorsque je participe à un cours universitaire sur Zoom, à une conférence en ligne ou à une émission de télévision en direct de la maison, je décrète que le domicile familial est en zone WiFi rouge : interdiction pour tous d’utiliser quelque appareil électronique que ce soit.

Prochaine étape, on fixe un horaire familial, comme pour la douche. Avec une priorité, bien sûr, pour l’écol… le soccer à télé. Et le prochain qui me nargue en me rappelant que je me suis fait rouler par mon fournisseur internet, je l’expulse de sa chambre et j’en fais mon bureau ! Il pourra dormir sur un tapis dans la salle à manger.