« Touche pas à ça ! » « Éloigne-toi ! » Bien qu’involontairement, les adultes transmettent leur stress aux enfants. À la veille d’une possible deuxième vague de COVID-19, nous avons demandé à deux spécialistes du CHU Sainte-Justine quelques conseils pour aider les enfants à traverser le mieux possible cette pandémie.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Le premier conseil du DJean-François Chicoine n’est peut-être pas « pratico-pratique », mais il répond à ce que le médecin au CHU Sainte-Justine constate trop souvent ces temps-ci : « Ce qui est surtout important pour moi, comme pédiatre, c’est que les parents réussissent à installer les enfants dans leur vie, et non dans une survie perpétuelle. »

« C’est vraiment aux adultes de pouvoir se contenir, de dire les choses telles qu’elles sont, de manière adaptée à l’âge de l’enfant, et aussi de se garder une petite gêne sur les trucs qui les énervent, comme une perte d’emploi, une chicane familiale en lien avec la COVID, ou encore un ‟Attention ! Ahhh ! », ces crises qu’on a tous entendues au supermarché. C’est très agressant, et ça ne mène à rien. »

Cette « petite peur chronique » qui habite certains enfants est délétère, affirme-t-il.

Vivre, dit-il, c’est rappeler aux enfants qu’ils sont en santé, qu’il est formidable de pouvoir s’instruire (« il ne faut pas voir la rentrée scolaire comme une place où ils vont être contaminés, comme une pépinière de fin du monde, mais comme LA possibilité pour aller vers quelque chose d’autre »). Vivre, c’est aussi leur donner le goût de découvrir les arts et la culture et de s’intéresser à l’environnement, dit-il.

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Le Dr Jean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine

Pensons à la pyramide de Maslow. Si on est toujours en train de penser que le serpent COVID va nous agresser ou agresser quelqu’un ou fermer notre école, on n’accédera pas à des fonctions supérieures qui sont, par exemple, entretenir des liens de compassion, développer ses talents, trouver un sens à sa vie.

Le DJean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine

Comment se sécuriser soi-même et sécuriser son enfant ? Voici quelques conseils, en fonction de l’âge de l’enfant. « Aucun conseil n’est bon pour tout le monde, rappelle d’emblée la Dre Sophie Leroux, psychologue au CHU Sainte-Justine et auteure du livre Aider l’enfant anxieux. Ça dépend des tempéraments, des personnalités. » Les parents peuvent néanmoins s’en inspirer.

Préscolaire

Les enfants d’âge préscolaire vivent dans le moment présent.

« Quand c’est clair, quand c’est constant, les enfants ont une bonne capacité d’adaptation, assure Sophie Leroux. On essaie donc de faire en sorte que leur présent soit le plus agréable possible. Et en général, ça va bien. »

Cela dit, les enfants sont sensibles au stress des parents et au changement de routine, note la psychologue. En cette période de pandémie, qui amène son lot de nouveautés, d’imprévisibilité et de pertes de contrôle (tous des facteurs liés au stress !), mieux vaut éviter d’ajouter d’autres changements au portrait, croit la psychologue, qui souligne que ce conseil est bon à tout âge.

« On peut essayer de maintenir, dans notre structure familiale, le plus de stabilité possible », conseille Sophie Leroux, qui rappelle aussi l’importance de la routine du soir et d’une bonne hygiène de sommeil. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour déménager l’enfant de chambre, illustre-t-elle.

Question d’apaiser son propre stress, le parent peut tenter de contrôler le plus possible les imprévus (par exemple, comment il s’organiserait si l’enfant devait être en isolement à la maison) tout en revoyant ses attentes.

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Sophie Leroux, psychologue au CHU Sainte-Justine

Dans la façon de percevoir la pandémie, ce que je propose, c’est de dire : on est dans une aventure. Et dans une aventure, il y a des moments agréables et de moments désagréables. On peut s’attendre à toutes sortes de choses. Déjà là, on sera plus préparés.

Sophie Leroux, psychologue au CHU Sainte-Justine

Le pédiatre Jean-François Chicoine insiste sur l’importance des histoires, des marionnettes, des dessins pour les tout-petits, qui sont dans la pensée dite concrète. « On peut par exemple dessiner ce qu’on n’a pas aimé dans notre journée », dit-il.

Scolaire

« Entre 7 et 12 ans, on peut vraiment y aller avec la logique ; ils sont même des fois de petits instructeurs, à cet âge-là », poursuit Jean-François Chicoine, qui souligne que ces enfants sont souvent assoiffés de nouvelles connaissances. « Et on n’a pas à répéter 1000 fois une consigne », dit-il du même souffle.

Le DChicoine grince des dents quand il voit des enfants se faire rabrouer parce qu’ils ont touché à ceci ou parce qu’ils se sont trop approchés de telle personne. Oui, dit-il, le parent doit dire à l’enfant ce qu’il faut faire, ce qui est important pour lui, comme la distanciation physique ou le port du masque à l’épicerie. Il peut le rappeler poliment à son enfant si nécessaire… tout en ayant en tête qu’il est normal qu’il y ait de petites transgressions. « Il faut arrêter de leur crier après et de leur dire : ‟fais pas, fais pas, fais pas”. Je n’entends que ça depuis des mois ! »

Le parent devrait tenter d’éviter les extrêmes (pas d’encadrement, trop d’encadrement) et les tons de voix trop « coercitifs, punitifs, angoissés », croit aussi la psychologue Sophie Leroux.

La rentrée sera différente, cette année. Quand l’enfant fait part de son stress ou de ses inquiétudes, le parent a parfois le réflexe de lui dire « mais non, ça va aller », croyant que cela l’apaisera. Au contraire, dit-elle, l’enfant risque de ne pas se sentir entendu. La première chose à faire (et ça vaut aussi pour les ados !), c’est d’accueillir les émotions sans jugement et de les valider, pour ensuite trouver une solution avec l’enfant.

Si ce dernier est anxieux de retourner à l’école, on peut lui offrir ce que Sophie Leroux appelle un « aide-courage » — un objet (une roche, une cape de superhéros, etc.) que l’enfant pourra serrer dans ses bras avant de commencer sa journée et qui lui donnera la force dont il a besoin. Les enfants plus vieux peuvent aussi visualiser un endroit où ils aiment être lorsqu’ils se sentent stressés, note la psychologue.

Par ailleurs, les enfants adorent rire des situations cocasses, souligne Sophie Leroux. Et la pandémie en apporte son lot : on se trompe de côté dans l’épicerie, on se justifie avant d’éternuer, on tombe sur un gel désinfectant nauséabond… Autant en rire ! « Ça devient moins envahissant, on s’en détache un peu », note la Dre Leroux.

Enfin, Jean-François Chicoine invite les parents à coopérer avec l’école et à tenter d’obtenir les services auxquels les enfants ont droit.

Secondaire

Tout comme l’enfance, l’adolescence ne passe qu’une seule fois.

« On peut dire ce qui est important pour nous, comme parent, et qu’on aimerait qu’il puisse le faire, dit la psychologue Sophie Leroux à propos des consignes sanitaires. Si on voit que c’est respecté en partie… je pense qu’il faut lâcher prise. » Si on est super contrôlant, qu’on vérifie tout ce qu’il fait, l’adolescent aura lui aussi envie de réagir de façon extrême, dit-elle.

On peut être permissifs sur la création de bulles, par exemple des ados qui jouent au ballon ensemble, trois filles qui sortent ensemble tous les soirs. Il va falloir arriver à faire ça pour leur permettre de vivre le moment de l’adolescence, qui ne repasse pas.

Le DJean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine

Le DChicoine encourage les parents à analyser les actualités avec leurs adolescents, qui sont pour leur part dans la pensée abstraite. Les médias s’emballent parce qu’une école ferme temporairement ses portes à cause de la COVID-19 ? On remet le tout en contexte. « Les médias qui soulignent à grands traits toutes les manifestations extrêmes, un moment donné, ça devient ridicule », estime-t-il. Les parents peuvent aussi, par exemple, discuter avec leurs adolescents des gens anti-masques. « Qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris que la majorité comprend ? Et pourquoi, effectivement, ils sont comme ça ? »

Enfin, la Dre Sophie Leroux souligne l’importance de maintenir des moments de plaisir avec son ado. « On se réserve des moments où on n’est pas en train de parler de pandémie et de ce qu’il ne faut pas faire », conclut-elle.