Les souvenirs d’enfance sont trompeurs. On retournerait, à l’âge adulte, dans sa classe de maternelle et on serait étonné d’y découvrir de minuscules chaises et pupitres. J’avais cette crainte en retournant en Gaspésie, récemment.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Je ne suis pas original. J’ai, moi aussi, passé mes vacances dans ma région natale, que j’ai quittée après la maternelle. La dernière fois que j’avais mis les pieds à Gaspé, c’était il y a 17 ans pour un reportage électoral. Un périple en solitaire, en plein hiver.

J’avais mis 19 heures à m’y rendre, en train, avec l’attente et les retards. À l’arrivée, j’avais été submergé par une bouffée de nostalgie. Les lieux m’étaient tout de suite apparus familiers. Les maisons dispersées sur le mont, devant la baie. L’air du large.

C’était avant la naissance des garçons. Je m’étais juré de leur montrer mon coin de pays et je n’avais pas encore tenu promesse. Le train ne se rend plus à Gaspé (l’avion menace de ne plus s’y rendre aussi souvent). Nous avons fait le traditionnel road trip gaspésien. En traversant la Vallée, quelque part entre Sainte-Flavie et Amqui, je me suis transformé inopinément en guide touristique.

« Regardez, les garçons, c’est ici que Mamie allait à l’école ! » « Là, c’est le chemin pour aller chez mon oncle Félix ! Et ici, le village où on passait nos Noëls avec les cousins ! » « Mamie habitait juste à côté de cette réserve. Vous savez qu’elle connaît des mots de micmac ? »

J’aimerais dire qu’ils étaient tout ouïe, les yeux exorbités par la beauté des rivages escarpés et des rivières à saumon. Ils avaient plutôt les yeux rivés sur leur tablette, des écouteurs vissés aux oreilles, ou somnolaient sur la banquette arrière. Je me suis consolé de leur indifférence en me disant qu’ils avaient déjà vu cette route, il y a cinq ans, lorsque nous nous étions rendus à la fête du centenaire de leur arrière-grand-mère.

Ils n’étaient jamais allés plus loin que la frontière de la baie des Chaleurs. Ils n’avaient jamais vu la mer de nos rives. Nous nous sommes arrêtés à Carleton pour la nuit. Me revenaient des souvenirs d’été à la roulotte de mes grands-parents, à Saint-Omer. Nous avons repris la route le lendemain. « Regardez, les garçons, c’est le village où a grandi mon ami Alexandre ! » « Et c’est la statue de René Lévesque ! Elle est plus petite que je pensais… »

Quand leur mère leur a demandé s’ils savaient qui était René Lévesque, ils lui ont servi une réponse ironique, typique de l’adolescence : « Ben oui, maman : c’est le président des États-Unis ! »

La découverte du rocher Percé, du haut de la côte Surprise, a fait son effet, comme leur avait prédit leur Papi. La taille du rocher, surtout, ne les a pas laissés indifférents. « Je pensais qu’il était plus petit », m’a dit le plus jeune. Il était plus imposant que dans mes propres souvenirs.

« Il y a longtemps, il y avait deux trous dans le rocher, vous savez ? » « Ici, les jeunes dirigeants du FLQ se réunissaient… » « Ça, c’est le cinéma où a lieu le festival Les Percéides ! »

Le guide touristique non sollicité avait recommencé à les ennuyer. En route vers la maison que nous avions louée, près du parc Forillon, j’ai décidé de faire un arrêt à Haldimand, lieu de mes plus beaux souvenirs d’enfance. Nous y passions l’été dans un chalet sur le barachois. Je l’ai retrouvé facilement, inchangé.

« Regardez, les gars ! C’est ici que je pêchais des clams à la marée basse. Juste là, on mettait des cennes noires sur le rail et le lendemain, on les ramassait toutes plates comme des crêpes… » J’étais toujours au volant, la vitre baissée. Je me suis retourné. Le plus jeune dormait.

Je craignais, plus qu’ailleurs, d’être déçu par l’image idyllique que j’avais gardée de la plage. Elle était encore plus belle que dans mes souvenirs, large et longue, de sable blond, avec une vue sur le parc Forillon.

« On traversait là, par-dessus le chemin de fer. Vous imaginez : un chalet juste à côté de la plage, à dix minutes de Gaspé ! »

Je ne leur ai rien dit de mon émotion quand nous sommes arrivés face à la ville, dans la côte avant le pont. J’avais en tête de leur montrer « ma » maison, mais ils avaient tellement hâte d’arriver à destination que je n’ai pas osé. On ne dit pas que Gaspé – du micmac gespeg, « là où finit la terre » – se trouve au « bout du monde » pour rien…

Le lendemain, de toute façon, je n’ai pas reconnu moi-même la maison de mon enfance. Elle était méconnaissable. J’hésitais entre celle de gauche et celle de droite. J’ai envoyé une photo à mes parents. J’attendais leur réponse. Nous étions garés dans la rue étroite. J’entendais les garçons soupirer.

Sur le bord de l’eau réaménagé, j’ai cherché la magnifique statue de bronze, mi-homme, mi-orignal, de l’artiste Jean-Robert Drouillard, qui fait face à la baie. Devant, il y a une plaque où mon cousin raconte l’histoire de notre ancêtre sicilien, qui a épousé une Irlandaise et s’est installé à Grande-Grave. Il a fallu que j’insiste pour que Fiston, qui était resté assis plus loin, se déplace pour y jeter un coup d’œil. « C’est l’histoire de TA famille qui est racontée là, tu sais ! »

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-ROBERT DROUILLARD

La statue de bronze, mi-homme, mi-orignal, de l’artiste Jean-Robert Drouillard, cousin de notre chroniqueur, fait face à la baie de Gaspé.

Je me sentais seul dans mon pèlerinage. Est-ce que j’avais trop d’attentes ? Sans doute est-il normal que mes adolescents ne partagent pas mon enthousiasme à marcher dans les pas de nos ancêtres. J’en avais eu un aperçu l’été dernier, alors que nous avions fait le même genre de voyage « généalogique » en Sicile. Des ados, peu importe où ils se trouvent, restent des ados.

Ils ne ressentent pas comme moi l’appel du bruit de la mer et de l’air iodé des varechs. Ce paysage, ces odeurs font partie de qui je suis, bien plus que je ne peux l’imaginer. Ce qui nous construit, à l’enfance, n’est pas seulement fait de paroles et de gestes.

J’ai été de nouveau rassuré le lendemain, en constatant leur fascination à croiser un (véritable) orignal à Forillon et leur amusement de découvrir une jolie plage au bout de la rue Cassivi, où se trouve, à l’angle de la route 132, le marché Cassivi de Cap-aux-Os, village de mon grand-père.

Le plus jeune a remarqué par la suite toutes les occurrences de notre patronyme : sur le bâtiment d’une entreprise d’excavation, sur une vieille photo de la ville, à côté du restaurant le Brise-Bise, où j’ai rencontré un jeune lecteur montréalais, pas surpris de me voir, qui m’a dit qu’il voyait mon nom partout.

« Ça t’a intéressé à quel point que je te montre ma maison d’enfance ? ai-je demandé au plus jeune, cette semaine.

– Moyen…

– T’as aimé ça quand même ?

– Oui. »

Les réponses franches d’un garçon de peu de mots.