Courts métrages, clips musicaux, démarrage d’une entreprise : en temps de confinement, certaines familles voient grand. Des projets réalisés dans le but de s’amuser et de s’occuper, mais qui, finalement, permettent aux enfants et adolescents d’apprendre autrement.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Quand le musicien et réalisateur Alex McMahon a lancé à ses enfants l’idée de composer une chanson de rap humoristique sur la COVID-19, il ne se doutait pas que, trois semaines après la mise en ligne du clip musical, le trio se retrouverait sur les ondes du réseau Énergie pour interpréter en direct Mange mes pets COVID. Depuis sa diffusion le 27 avril dernier, la vidéo a récolté plus de 102 000 vues sur YouTube. Les revenus de la chanson, qui est offerte sur les plateformes d’écoute en continu, seront versés à la Fondation du CHU Sainte-Justine, une cause qu’Alex McMahon a à cœur, puisque son frère y a succombé à une leucémie alors qu’il était enfant.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le musicien Alex McMahon, avec sa conjointe, Paule, et ses enfants, Albert et Luce, est derrière le succès Mange mes pets COVID.

Au départ, l’idée était de créer un projet de correspondance musicale en confinement entre des amis et des artistes de son entourage. C’est en commençant à travailler sur un beat envoyé par le batteur Maxime Bellavance que l’idée est venue d’embrigader ses enfants, Luce et Albert, âgés de 6 et 10 ans. « J’étais dans mon petit studio au sous-sol avec les enfants à côté qui jouaient à la PS4 et semblaient très amorphes devant l’écran, encore, alors je me suis dit : je vais le faire, cet atelier musical, avec mes enfants, que je ne prends jamais le temps de faire dans la vraie vie, raconte Alex McMahon. Je leur ai dit : “Lâchez les manettes, on va faire des percussions et je vais vous montrer comment on fait un beat, comment on monte une chanson.” »

Il l’admet fièrement : le refrain de Mange mes pets COVID, qui est devenu le titre de la chanson, vient de lui. Mais l’écriture du reste de la chanson a été faite en étroite collaboration avec sa conjointe, Paule, et leur fils, un grand amateur de rap capable de réciter par cœur les vers de Kendrick Lamar.

Au-delà des apprentissages musicaux, cette expérience a permis, selon lui, à ses enfants de connaître la satisfaction du travail accompli. « Ils sentent vraiment qu’ils ont fait quelque chose et c’est ce que je veux leur transmettre, affirme Alex McMahon. De sentir que quand on y met des efforts, il peut y avoir un beau résultat et que ça peut avoir un impact sur beaucoup de monde. »

Le Bye bye 2019 revisité

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Jean-François Daigle et ses enfants

Grâce aux contacts de papa, le projet familial a été porté par des mains de professionnels. Un projet inaccessible pour la famille lambda ? Jean-François Daigle et ses enfants ont su prouver qu’il n’est pas nécessaire de s’appeler Simon-Olivier Fecteau pour réaliser un sketch télévisé. Informaticien dans le secteur bancaire, Jean-François Daigle aime réaliser des vidéos avec ses enfants, Henri, Marguerite et Renaud, âgés de 5, 8 et 10 ans. « C’est une activité de famille intéressante, qui est drôle, et quand le résultat est satisfaisant, on est fier, déclare-t-il. C’est le fun à regarder, à montrer, ça crée des souvenirs. »

Le mois dernier, il a proposé à ses enfants de recréer un sketch du Bye bye 2019, une émission qu’ils adorent et écoutent en reprise toute l’année. Celui du lait et du nouveau Guide alimentaire canadien s’est imposé. La folie qui en émane les a séduits. « On écrase des verres sur la tête d’Henri, on capote, on se lance par la fenêtre, énumère Jean-François Daigle. C’était toutes des choses qui étaient excitantes et un peu folles. C’est rare qu’on se pitche de l’eau dans la maison. Ça a été une belle fin de semaine ! »

L’apprentissage et la répétition des textes, le tournage et le montage se sont faits en deux jours, avec pour seul équipement un téléphone, un trépied, quelques costumes et un ordinateur équipé du logiciel iMovie. Peu motivé à participer au départ, Renaud s’est laissé convaincre.

Quand j’ai vu la vidéo qu’on avait faite au final, j’ai trouvé que ça ressemblait quand même beaucoup à l’original. J’ai trouvé ça hot.

Jean-François Daigle

La fierté familiale était à son comble lorsque le réalisateur du Bye bye 2019, Simon-Olivier Fecteau, a relayé leur vidéo à ses abonnés sur Instagram.

La famille se serait-elle lancée dans un projet comme celui-là en temps normal ? « Le confinement a comme forcé ça, réfléchit Jean-François Daigle. Autrement, ça aurait été plus difficile de les amener à se concentrer sur une même affaire toute une fin de semaine, alors qu’ils auraient pu aller jouer au parc avec des amis. »

Une famille en affaires

Le confinement, et plus largement la pandémie de COVID-19, est aussi ce qui a motivé les Barrau-Campbell à se lancer dans un grand projet. Ils ont démarré une entreprise de fabrication de masques en tissu où chacun occupe un rôle très défini. Alors que les parents gèrent l’entreprise au sens large, l’équipe de couturières et le service à la clientèle et aux entreprises, les adolescents, Liam (15 ans) ainsi qu’Emma et Ely (17 ans) s’occupent de l’emballage des commandes, du service client sur le web et des réseaux sociaux.

« Nous sommes une famille assez active, remarque Servane Barrau, la cheffe du clan. C’est la première fois qu’on se retrouve tous ensemble pour aussi longtemps. Au bout d’un moment, on avait épuisé toutes les activités, même les choses à dire. » Ayant travaillé 15 ans dans le milieu du textile, Servane Barrau a proposé aux membres de la famille de commencer à fabriquer des masques. « Les enfants ont trouvé un nom. On a fait un brainstorming pour savoir où on s’en va, quel style on souhaite, on a regardé ce qu’il y avait sur le marché, vérifié les règles. » Une semaine plus tard, Adore Mask voyait le jour.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

La famille derrière Adore Mask : Emma Campbell, Ely Campbell, Servane Barrau, Liam Campbell et James Campbell.

Desservant d’abord leurs proches et la communauté d’Hudson, où elle réside, la famille a dû rapidement faire face à une très forte demande après que différents médias ont parlé de leurs produits. « J’ai appris énormément de choses côté service à la clientèle et préparation des commandes », souligne Ely, 17 ans, qui étudie présentement en sciences vétérinaires. Mais la croissance fulgurante de leur entreprise a aussi été source de stress. « Nous, les jeunes, on était stressés, confie-t-elle. On ne savait pas comment gérer ça. Mais, on avait de très bons boss ! Ils savaient nous diriger. On a appris très rapidement. »

L’une des choses qu’ils ont apprises est à quel point les réseaux sociaux peuvent être puissants, mais aussi violents. « Il y a eu quelques larmes, se rappelle Servane Barrau. La carapace de l’intimidation, ils l’ont déjà. Mais, c’est la première fois qu’ils pouvaient se faire malmener par des adultes. C’est quelque chose qu’ils ont appris et qui leur sera très utile dans leur avenir et dans leur futur métier. »

Des apprentissages importants

Les apprentissages faits par les jeunes dans le cadre de projets réalisés en famille sont non négligeables, selon Pierre Potvin, professeur retraité du département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur associé au Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ). Au-delà des compétences artistiques ou entrepreneuriales, ce type de projets enseigne aux jeunes la résilience.

Les enfants et les ados apprennent plus par observation que par les conseils que les adultes vont donner. La pandémie, actuellement, avec le confinement, le déconfinement et les règles, c’est de l’adversité.

Pierre Potvin

« Comment on fait pour passer à travers ça ? C’est un apprentissage très intéressant et très important même si ce n’est pas un apprentissage scolaire », ajoute M. Potvin.

Qu’il soit lié aux arts, à la cuisine, à l’entrepreneuriat ou au jardinage, un projet familial est l’occasion pour les enfants et les adolescents d’exercer un rôle, de développer leur sens des responsabilités et même, pourquoi pas, de réviser certaines notions apprises en classe. « Je ne dis pas que ça remplace l’école à la maison, précise Pierre Potvin. Mais c’est possible d’apprendre des choses intéressantes et importantes et ça permet de conserver une période stimulante intellectuellement et artistiquement parlant. »

Les parents aussi y trouvent leur compte, poursuit-il, puisque s’engager dans l’action et se fixer des buts réalistes à atteindre est l’un des éléments qui figurent dans les études sur le bien-être et la quête du bonheur. « Quand on est proactif et qu’on se donne une possibilité de contrôle sur un projet notamment, ça fait diminuer le stress et l’anxiété. » Voilà. Mange mes pets, COVID !