De l’Inde au Mexique en passant par le Maroc, quelque quatre milliards d’êtres humains vivent aujourd’hui confinés à des degrés divers pour limiter la propagation de la pandémie. Les psychologues le répètent régulièrement : il faut se rappeler que nous ne sommes pas seuls dans ce bateau. Des parents d’ici et d’ailleurs nous racontent leur quotidien et leurs trucs pour (sur)vivre à cette nouvelle réalité.

Violaine Ballivy Violaine Ballivy
La Presse

Emily Writes, Auckland, Nouvelle-Zélande

Le Québec a les arcs-en-ciel ? La Nouvelle-Zélande a les messages d’espoir que les enfants écrivent ou dessinent et placardent dans les fenêtres depuis le début du confinement, il y a un mois. « Mes enfants en mettent dans les abribus, même s’ils savent que plus personne ne prend le bus, en fait. Mais ça les occupe, ça les encourage, ça crée un climat plus positif autour d’eux », remarque Emily Writes, maman de deux enfants de 5 et 7 ans vivant à Auckland.

Son mari étant professeur, il peut s’occuper des cours à la maison… mais sans trop insister. « On est plutôt dans une approche : il faut faire ce qu’on peut. Ne pas être trop exigeant envers soi-même et les enfants. »

Les promenades sont autorisées. Mais pas les sorties au parc ni à la plage, pourtant tout près. « Les enfants s’ennuient de leurs amis. Mon fils m’a encore dit hier soir en se couchant qu’il s’ennuie vraiment de pouvoir faire un câlin à son meilleur ami. » « C’est aussi la première chose que je ferai quand tout sera fini. Serrer ma meilleure amie dans mes bras. Serrer ma sœur dans mes bras. »

« Ce n’est pas facile. On est tous très fatigués, même si on a l’impression de faire moins de choses qu’avant. »

La famille a revu son budget. « On a de l’aide du gouvernement, mais on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir, alors on consomme le moins possible. On fait même attention à l’eau chaude », raconte-t-elle. À quand le déconfinement ? « On ne sait pas trop. Mais si on a une chance ici, c’est d’avoir un gouvernement qui a agi très vite et bien, alors on se sent en confiance. Le taux d’approbation de la première ministre doit être de 98 % au moins ! blague-t-elle. Et comme elle est aussi une jeune maman, elle pense à mettre en place des initiatives pour les familles – comme des programmes éducatifs à la télévision – et a organisé une immense chasse aux œufs de Pâques à découper et coller dans les fenêtres des maisons du pays. C’est un gros stress en moins d’être en confiance sur ce plan. »

Enza Delphino, Genève, Suisse

PHOTO FOURNIE PAR ENZA DELPHINO

Les enfants dEnza ont la permission de sortir s’amuser dans ce petit parc.

Enza Delphino a décroché le téléphone en sortant de son bureau, où elle va encore deux fois par semaine. Pour répondre à des appels de clients, tâche qu’elle pourrait très bien faire de chez elle. « Mais c’est impossible. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’y arrive pas ! s’exclame-t-elle d’une voix enjouée. J’ai deux garçons [de 4 et 10 ans] dont la principale activité est de se taper dessus, se battre, grimper ». Gentiment – les deux frères s’entendent très bien – mais bruyamment. Alors ce moment dans un édifice quasi désert est devenu au fil des semaines une soupape, un refuge essentiel pour tenir le coup, raconte-t-elle. « J’entendrais une mouche voler, c’est super ». Car, après la peur – d’être malade ou que des proches le soient, que le confinement dure encore longtemps –, c’est l’absence de moments de solitude qui pèse le plus. « Je n’ai plus un seul moment pour moi. Quand le confinement sera levé, cela peut paraître très futile, mais j’irai me faire masser les pieds. Pendant une heure. Une heure juste pour moi », dit-elle.

Heureusement, les enfants vivent plutôt bien cette période. « Le grand est même très content. On fait plein de choses à la maison, il sort faire de la trottinette. Mais quand même, il commence à me dire que l’école lui manque. Et le petit m’a dit, pour la première fois en trois ans, qu’il a hâte d’aller à la crèche [la garderie]. Ça, si ça tient, je ne serai pas fâchée ! », dit-elle en riant.

Et puis, les enfants ont la permission de sortir s’amuser dans un petit parc entre la tour d’habitations de la famille d’Enza et celle d’en face. « Au début, j’étais contre, j’avais vraiment peur. Mais puisque les petits magasins rouvriront petit à petit dès le 27 avril, et les écoles le 11 mai, vraisemblablement, je me suis dit que j’allais un peu relâcher. Et ils sont très heureux. »

Anne Sofie Fraenkel, Odense, Danemark

PHOTO GETTY IMAGES

La ville d’Odense, au Danemark

« Il y a une chose qu’on a beaucoup, beaucoup faite depuis qu’on est en confinement : jouer à des jeux de société. En fait, on le fait tellement… que les enfants, l’autre jour, ont raconté à des amis qu’on les obligeait à jouer à des jeux de société depuis le début du confinement ! », lance Anne Sofie Fraenkel en riant, depuis sa maison d’Odense, une ville d’environ 200 000 habitants au Danemark.

Ceci explique cela. « Après un mois, on commence à avoir du mal à trouver comment occuper les enfants. Les musées sont fermés, les bibliothèques, les cinémas, le choix d’activités est tellement restreint… »

N’empêche, la jeune mère de fillettes de 5 et 9 ans s’estime plutôt chanceuse. « On est en santé, notre famille aussi. On a un jardin. Un travail. On peut aller se promener en voiture, voir la mer. »

« Nous ne sommes pas anxieux. Le gouvernement a réagi tôt et on pense que ça va bien se passer ». Et puis, le printemps est particulièrement beau au Danemark ces jours-ci. « On dirait que la météo s’est donné le mot pour être plus clémente envers nous. » Les journées s’écoulent doucement entre les bricolages et le jardinage. Le plus dur n’est pas tant de ne pas sortir, mais de ne pas pouvoir recevoir d’amis à la maison.

Les écoles ont déjà commencé à rouvrir partiellement, mercredi dernier. On croise les doigts pour qu’elles n’aient pas à être fermées de nouveau et on garde l’espoir d’un relatif retour à la normale prochainement. Entourés d’amis.

Georgina Aboleya, Mexico, Mexique

PHOTO FOURNIE PAR GEORGINA ARBOLEYA 

Martina a revêtu un chandail de circonstance pour préparer son anniversaire en confinement. Après, toute la famille a mis ses plus beaux atours pour célébrer.

« Vous savez, nous [les Latino-Américains], c’est dans notre nature d’être toujours entourés de gens, d’amis. Alors c’est sûr que ce confinement… » Georgina Aboleya n’a pas besoin de finir sa phrase : on devine combien la solitude lui pèse. Même si, paradoxalement, elle n’est jamais tout à fait seule, s’occupant de ses deux filles à temps plein tout en poursuivant son travail – elle est employée de la pétrolière nationale PEMEX –, alors que son mari psychologue poursuit ses consultations à distance, mais depuis son bureau, hors de la maison. « C’est dur parce que j’essaie de maintenir une routine pour les filles, pour qu’elles gardent un peu leur vie “normale”, en mangeant aussi bien qu’avant, en faisant autant d’activités, etc., alors que la charge est beaucoup plus lourde ». La fatigue s’installe. Tout le monde est un peu plus irritable.

Le confinement a été prolongé à Mexico jusqu’au 31 mai. « L’ambiance est très particulière dans les rues. Quand on sort, tout le monde se surveille, se regarde de manière soupçonneuse. » La vie dans son quartier n’a pas beaucoup changé. L’entraide s’est développée entre les amis et les familles, qui s’appellent régulièrement. Moins entre les voisins. « J’habite dans un complexe de 21 logements, mais c’est comme si on habitait seuls », dit-elle.

N’empêche, il y a beaucoup de beaux moments. Comme l’anniversaire de Martina, qui a eu 8 ans le 11 avril dernier, et qui a demandé à ses parents pour l’occasion de « s’habiller chic ». Par la force des choses, les deux sœurs jouent d’ailleurs plus souvent ensemble. Les liens se resserrent. L’un des rares effets de la crise qu’elle espère voir perdurer, bien après la fin de tout ça. 

Bianca Romero, San Diego, États-Unis

PHOTO FOURNIE PAR BIANCA ROMERO 

Julia, qui fréquente une école privée, peut suivre des cours à distance tous les jours. 

Bianca Romero et sa famille habitent à 10 minutes de la plage, pas plus. Mais c’est comme si elles étaient à l’autre bout du monde maintenant. Inaccessibles. « Au départ, on pouvait encore aller dans les parcs nationaux, à la mer, puis on a tout fermé progressivement. » Autant de petits deuils à faire. N’empêche, la météo est plutôt agréable et ses filles peuvent sortir faire des tours à vélo dans les rues de leur quartier paisible.

« Je pensais lire, faire plus de choses [pendant le confinement], mais c’est vrai que finalement, les journées passent vite et on se sent fatigués par tout ça », dit-elle. Pour l’aînée, l’école à la maison, c’est du « sérieux ». L’école – privée – où elle est inscrite donne des cours en ligne tous les matins, puis une heure de soutien aux devoirs en après-midi. « Nous n’avons pas la télévision, les filles n’ont pas d’écrans, alors il a fallu une certaine adaptation au début, mais ça se passe très bien maintenant ». Les nouvelles habiletés s’acquièrent vite. 

Julia, l’aînée, s’ennuie toutefois beaucoup de ses amis. « Ça la perturbe. Et on a eu un décès dans la famille, au Brésil. Alors elle pose des questions. On essaie d’être le plus ouverts possible et de lui répondre clairement. »

Forcément, la plus jeune aussi réagit. À sa manière. « Elle a besoin d’attention tout le temps, maintenant. Je dois tout faire avec elle. Même lorsque je prends mon cellulaire pour envoyer un message, elle me dit non ».

La première chose que la famille fera après le confinement ? « Voyager », répond sans hésitation Bianca. « On a de la famille en Italie, au Brésil, c’est très dur d’être loin d’eux. » Et puis, travailler. Résidant aux États-Unis depuis peu, Bianca n’a eu son permis de travail qu’avant Noël. La COVID-19 a stoppé net ses recherches d’emploi. « C’est la première fois que je reste si longtemps sans travailler depuis que j’ai eu mon diplôme… il y a bien 18 ans. C’est dur ! » Mais bon, dit-elle dans la foulée, il faut bien continuer, un jour à la fois, en gardant le sourire…