« Pourquoi pas ! » C’est ce que notre journaliste et son mari se sont dit lorsque celui-ci s’est vu offrir un poste à Francfort pour deux ans. Ce serait une belle occasion de faire découvrir l’Europe à leurs enfants de 7 et presque 9 ans, non ? Au cours des prochaines semaines, elle nous fera part de cette expérience exaltante, mais parfois déstabilisante. Récit.

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

« Les six premiers mois d’expatriation sont les plus difficiles. » 

J’écoute attentivement les conseils de deux Françaises, rencontrées peu après notre arrivée à Francfort. Il faut dire qu’elles savent de quoi elles parlent : elles ont habité à Shanghai, Tokyo, Londres et Bruxelles.

« Elles ont raison », me suis-je dit en traversant un grand moment de solitude, loin des amis et de la famille, envahie par la grisaille de novembre. Heureusement, les traditionnels marchés de Noël commenceront à la fin du mois. Il paraît que c’est magique, même sans neige – à Francfort, il peut tomber quelques flocons, parfois plus, mais ça ne reste pas.

En tant qu’expatriée, il est essentiel de se tisser un nouveau réseau social, et très souvent, ça passe par l’école. Et parlons-en, de l’école. Nos enfants fréquentent un établissement français de Francfort où ils apprennent l’allemand, évidemment. L’école se termine tous les jours à 14 h 30, sauf le mercredi. Ce jour-là, la classe se termine… à midi. 

« C’est le paradis ! », disent les enfants. 

« L’enfer », pensent les parents.

Bienvenue en Allemagne, où il peut être compliqué, voire impossible, de travailler pour les mères (disons-le franchement, ce sont surtout elles que l’on voit à la sortie des classes). Les services de garde et les infrastructures pour la petite enfance sont rares, voire inexistants, dans ce pays.

Dans notre milieu scolaire, une association à but non lucratif, gérée par des parents, propose des activités après l’école. Il faut par contre jouer des coudes pour obtenir une place, car il n’y en a pas assez pour tous les écoliers.

De nombreux parents, tout comme nous, ont découvert avec stupéfaction à la rentrée qu’il n’y avait pas de service de garde comme au Québec ou en France.

« Mais nous sommes en Allemagne, mesdames ! » 

En effet. C’est là que l’on comprend que l’on ne connaît rien de l’Allemagne, ou si peu de choses, si ce n’est quelques marques de voitures !

Avoir des enfants ou une carrière

Ce pays nous semble moderne, mais on s’interroge sur ce côté très conservateur. L’Allemagne est pourtant gouvernée par une femme, Angela Merkel, depuis novembre 2005. « C’est une catastrophe. Les femmes n’ont ni enfants ni carrière ! », me lance en entrevue téléphonique Barbara Vinken, professeure de lettres modernes à l’Université Ludwig-Maximilians de Munich. Elle explique que dans cette société protestante, la famille est sacrée. La réforme de Luther considère que l’espace de l’humain et du salut passe par la famille et par les mères dévouées. La mère allemande est investie dans la sauvegarde du bonheur familial. « Il y a un vrai problème de mentalité, car contrairement à vous, les Allemandes considèrent que la garderie va nuire à leurs enfants », se désole la professeure, auteure d’un livre sur l’incompatibilité entre la maternité et le travail en Allemagne.

Les femmes doivent donc faire un choix : avoir des enfants ou une carrière. « Je travaille dans une banque à temps partiel », me confie une discrète maman allemande rencontrée sur le terrain de soccer où jouent nos fils. « Ma mère ne travaillait pas, l’école se terminait à midi, alors il y a du progrès. J’aimerais retourner à temps plein, mais je dois aller chercher mes enfants à 15 h, alors c’est compliqué et, surtout, c’est très mal vu », dit-elle. 

« Mère corbeau » ou Rabenmutter en allemand, c’est l’expression qui désigne les mères (indignes) qui travaillent alors qu’elles ont de jeunes enfants.

« Je vois bien dans les yeux des autres mères que je suis une Rabenmutter », dit Songül Göktas Rosati, présidente d’Öger Tours, une agence de voyages à Hambourg, et mère d’une fille de 14 ans. « Ici, la majorité des mères restent au foyer ou travaillent à temps partiel. Si j’ai pu continuer à travailler, c’est grâce à l’aide de ma mère et de mes sœurs, car sans elles, je n’aurais pas pu faire carrière », dit cette rare mère de famille qui occupe un poste de haut niveau.

Malgré les efforts politiques et les grands changements des dernières années, personne ne croit aux infrastructures qui ont été mises en place. Franchement, les mères ne souhaitent pas travailler plus.

Barbara Vinken

« On est dans une société patriarcale. Il y a même un avantage fiscal qui privilégie les hommes et qui incite les mères à rester à la maison », affirme Barbara Vinken.

La sociologue Birgitt Riegraf, de l’Université de Paderborn, n’est pas d’accord. « On est dans une période de transition. Le modèle traditionnel est si fort qu’il s’est institutionnalisé, mais c’est en train de changer, ça prend du temps », estime-t-elle.

Il reste que quand on discute d’Angela Merkel, il y a un consensus absolu. « C’est parce qu’elle n’a pas d’enfants qu’elle a pu devenir chancelière, elle le dit elle-même », observe Barbara Vinken. Elle cite un contre-exemple : Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, mère de sept enfants. Cette femme vient toutefois d’un milieu aisé et a épousé un aristocrate. « Quand elle était ministre de la Famille en 2005, elle a implanté un système de garderies [contre les positions de son parti], et on l’a traitée de monstre, monstre d’ambition et mère monstrueuse », dit Barbara Vinken.

Je termine la rédaction de cette rubrique et je reçois un courriel de l’école de nos enfants. On nous annonce que le 29 novembre sera une journée de congé afin de tenir la rencontre parents-enseignants. 

Je rêve ! Transition ? Vraiment ?