Fiston était à la manifestation vendredi. C’est ce qui était prévu. Je n’en sais rien, en fait. C’est ce qu’il m’a dit. Je le crois sur parole. Mais peut-être était-il ailleurs…

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

J’étais dans une soirée d’anniversaire le week-end dernier. Je peux en témoigner. J’y étais. Fiston aussi. Nous étions plusieurs, en majorité des parents accompagnés de leurs enfants. Et j’ai constaté, après en avoir discuté avec trois ou quatre pères d’adolescents, que leurs enfants pouvaient tous être géolocalisés sur-le-champ.

« Est-ce que ta fille va nous rejoindre ?

— Elle est en route. Attends, je vérifie… Elle n’est pas loin. Elle devrait être arrivée d’ici cinq minutes. »

Ils sont en quatrième secondaire. Ils ont 15 ou 16 ans. Les amis, les spectacles, les manifs, les partys (les « chilling », les « turn »), les soirées qui s’étirent. Je sais toujours, à peu près, où il est rendu. Il me texte pour me dire à quelle heure il revient. Puis, souvent, m’appelle en fin de soirée pour me dire qu’il va rentrer plus tard que prévu, parce qu’il va reconduire des amies. Un gentleman (ou un jeune homme rusé qui a trouvé un prétexte pour que son père ne puisse rien lui refuser).

Jusqu’à cet été, il sortait rarement. La question de son heure de retour à la maison ne s’était pas vraiment posée. Alors, lorsqu’il m’a demandé quelle heure serait raisonnable pour rentrer un soir d’un party, je lui ai spontanément répondu l’heure à laquelle mon père, ex-directeur d’école très apprécié par les ados en son temps, exigeait mon retour à son âge : 23 h 30. « Quoi ? ! Onze heures et demie ! J’aurai même pas le temps d’y aller et de revenir ! » Cette idée de se faire des amis qui habitent à près d’une heure de route en transports en commun…

Comme parent, il y a ce que l’on veut savoir et ce que l’on préfère ne pas savoir. Le jardin secret de l’adolescence, que l’on a soi-même préservé en d’autres temps. J’ai vu avec Fiston cette semaine le spectacle solo de l’humoriste Julien Lacroix, qui comporte quantité de mises en situation plus ou moins gênantes, et je me demandais ce qu’il y avait de transposable dans sa vie à lui. (Alors même que je me reconnaissais dans le portrait du père à la patience usée, trop souvent exaspéré par ses fils qui, du sous-sol, se chamaillent en criant « Arrêêêêête ! ».)

Je suis sans doute moins papa poule que je ne le croyais. Jamais il ne me serait venu à l’idée de suivre en temps réel les déplacements de mes enfants. De pister leurs allées et venues, de traquer en quelque sorte leurs faits et gestes, même si c’est désormais très simple grâce à la technologie. Certaines applications permettent aux parents d’être avertis lorsque leur enfant modifie ne serait-ce que légèrement son itinéraire habituel.

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« Le week-end dernier, sentir que j’étais “seul de mon camp” parental à ne pas pouvoir géolocaliser mes fils m’a fait douter de mes convictions. Et si j’étais trop naïf ou permissif ? », écrit notre chroniqueur.

Le week-end dernier, sentir que j’étais « seul de mon camp » parental à ne pas pouvoir géolocaliser mes fils m’a fait douter de mes convictions. Et si j’étais trop naïf ou permissif ? Je me demande s’il n’y a pas en moi une part d’irresponsabilité à refuser cette technologie qui élimine des sources d’irritation (notamment les échanges de textos équivoques et les appels téléphoniques après minuit).

Je comprends, bien sûr, la logique qui sous-tend le phénomène. C’est pratique. C’est rassurant.

Plus besoin de demander à son ado où il se trouve, où il se dirige. Plus besoin de s’inquiéter qu’il nous dise ou non la vérité. La fille d’un ami faisait la fête avec une bande de gars, non loin de chez lui, alors qu’elle prétendait être chez une amie dans un autre quartier. Classique.

Sans doute que si Fiston ne donnait jamais de nouvelles, et qu’il ne me tenait pas au courant de ses déplacements, je serais plus enclin à laisser cette technologie entrer dans nos vies. Il se trouve que la communication entre nous est bonne et que je n’ai pas de raisons de douter de lui.

Il reste qu’il y a selon moi dans cette nouvelle tendance parentale quelque chose qui me rappelle la société de surveillance décrite par Orwell dans 1984 (pièce que j’ai vue avec Fiston, il y a quelques années, au Théâtre Denise-Pelletier). Ce n’est plus Big Brother qui vous regarde, mais Big Father.

Le phénomène vient avec les risques de dérives, mettent en garde les spécialistes, liées au besoin de contrôle que ces technologies éveillent et stimulent. Le risque que des parents se transforment en surveillants obsessionnels-compulsifs de leurs enfants. Qu’ils deviennent plus anxieux, autoritaires et paranoïaques, à force de suivre leur progéniture à la trace.

Je sais bien que l’image est exagérée, mais cette technologie me fait inévitablement penser aux ex-détenus munis de bracelets électroniques dont la géolocalisation fait partie des conditions de probation.

Elle me semble encourager une banalisation de la surveillance constante, de plus en plus présente dans notre société, et une surprotection forcément intrusive.

D’autant que ces technologies, souvent gratuites (comme l’application Find My Friend, ou la Snap Map de Snapchat), n’existent pas que pour les beaux yeux de nos enfants. Elles récoltent des données sur leurs déplacements et leurs habitudes. Leur utilisation n’est pas sans conséquence.

Aussi, cette « laisse virtuelle » représente, qu’on le veuille ou non, une restriction au droit à la vie privée de notre enfant, qui y consent non pas de manière libre et éclairée, mais la plupart du temps à son corps défendant. Cette restriction est-elle raisonnable ? C’est à chaque parent d’y répondre.

Et puis, il ne faut pas être dupe non plus. Les enfants connaissent mieux la technologie que leurs parents. Cela était vrai à l’époque où j’étais moi-même adolescent et ce l’est encore bien davantage aujourd’hui. Il a 15 ans et il ne veut pas que ses parents sachent où il se trouve ? Il y a des façons, fort simples, de contourner le problème (laisser son téléphone chez l’amioù il est censé être, par exemple).

Il reste une chose qui ne s’arrime avec aucune technologie : la confiance. Elle n’a pas de prix.