Le débat sur le partage des tâches s’arrête généralement au quotidien d’un père et d’une mère. Des chercheurs s’intéressent toutefois à d’autres zones de tensions : le partage dans les familles homosexuelles, entre les enfants des deux sexes et chez les couples de professionnels. Regard neuf sur la question, en quatre temps.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Rémunérer fiston, profiter de Cendrillon

Pour participer de façon équitable aux tâches domestiques, les hommes doivent commencer quelque part. S’ils n’apprennent pas lorsqu’ils sont enfants ou adolescents, il y a peu de chances que les choses changent dans l’avenir. Telle est la thèse de Sandra Hofferth, une sociologue de l’Université du Maryland qui est la seule à s’intéresser à la manière dont les parents répartissent les tâches ménagères ou familiales entre leurs garçons et leurs filles. Sa conclusion : rien n’est gagné.

« On a vu que les garçons en faisaient un peu plus dans la maison lors de la crise financière d’il y a 10 ans, probablement parce que les parents ont dû laisser tomber la femme de ménage, mais depuis, l’écart entre garçons et filles est revenu à ce qu’il était avant, dit Mme Hofferth. Les parents ont beau dire qu’ils veulent que leurs enfants [participent aux tâches de façon plus] égalitaire, ils continuent à en demander moins à leurs garçons. »

Selon la chercheuse, chez les parents ayant un diplôme d’études secondaires, les garçons passaient 32 minutes par jour à aider leurs parents dans les tâches domestiques, comparativement à 49 minutes pour les filles. Dans les ménages où les parents ont un diplôme universitaire, les garçons y consacraient 28 minutes par jour et les filles, 39 minutes.

Pire, une analyse de l’application de gestion d’allocations BusyKids, publiée l’an dernier, montrait que les garçons recevaient deux fois plus d’allocations que les filles aux États-Unis et une prime 15 % plus élevée pour refléter des tâches domestiques. « Les parents ont tendance à confier aux garçons les tâches extérieures, qui sont plus ponctuelles, donc plus susceptibles d’être rémunérées, analyse Mme Hofferth. Ça reflète aussi la division du travail avec les hommes qui font davantage les tâches extérieures. »

Papa et la vaisselle

Il n’existe pas de données québécoises sur le sujet, mais Céline Le Bourdais, une sociologue de l’Université McGill, se souvient d’une hypothèse pour expliquer une curieuse diminution du temps passé par les pères à faire la vaisselle avec le temps : les enfants s’en chargeaient quand ils devenaient ados. « On voyait souvent ça, maman cuisinait, papa faisait la vaisselle », explique Mme Le Bourdais, qui a participé à un numéro des Cahiers de recherche sociologique sur la « Révolution inachevée du partage des tâches ». Selon Mme Le Bourdais, il est probable que le partage plus égalitaire entre enfants des deux sexes chez les familles plus aisées, observé dans les données américaines, soit davantage dû à de l’aide domestique plutôt qu’à une vision plus égalitaire des parents.

La question de l’équilibre dans les tâches varie évidemment d’une famille à l’autre. Sophie Galarneau, qui a eu deux garçons puis une fille, de bientôt 13 ans, confie qu’elle n’a jamais réussi à avoir beaucoup d’aide de ses enfants pour les tâches domestiques. « Je ne dirais pas que j’en demande plus à ma fille qu’à mes gars, croit Mme Galarneau, qui vit dans les Laurentides. Personne ne fait rien. Je ne sais pas si c’est parce que je suis maman à la maison. À un certain point, j’ai dit aux enfants : “Je ne fais plus votre chambre, c’est fini, je vais fermer la porte si c’est trop en désordre.” Mon plus vieux a bien fait sa chambre quand il habitait à la maison, mais les deux autres attendent que ce soit vraiment en désordre. Par contre, ils aident pour le gazon ou pour nourrir les poules. Cela dit, j’ai payé mon deuxième garçon pour qu’il charrie cinq cordes de bois. »

Plus simple chez les couples homosexuels ?

Abbie Goldberg a consacré sa carrière à l’étude des familles homosexuelles. Elle est coéditrice de la revue universitaire LGBT Parent Families et l’auteure des livres Lesbian & Gay Parents et Gay Dads. Selon cette psychologue de l’Université Clark, au Massachusetts, ces familles sont des exemples à suivre pour le partage des tâches. « Chacun fait ce qu’il veut, selon ses forces, dit Mme Goldberg. Sondage après sondage, on le voit, quel que soit le niveau d’éducation ou de revenu de chacun des parents, il y a un bon équilibre. La seule chose qu’on voit parfois, c’est chez les couples de femmes : celles qui portent les enfants ont tendance à s’en occuper davantage. Il y a aussi une certaine pression du milieu LGBT pour avoir un partage égalitaire qui parfois ne reflète pas la réalité de chacun des membres du couple : si un travaille plus, il se sent parfois mal d’en laisser davantage à l’autre. »

La pression sociale pour partager également les tâches domestiques dans les couples homosexuels est d’ailleurs tellement forte qu’elle complique parfois les arrangements quand l’un des partenaires travaille beaucoup plus que l’autre, selon une étude publiée en 2013 par Abbie Goldberg, de l’Université Clark, dans le Journal of Family Theory and Review. « Cette éthique égalitaire considère que si l’un des partenaires en fait plus dans la maison, c’est une reproduction des inégalités des couples hétérosexuels », explique Mme Goldberg.

À Montréal, Katrie Dupont Chalaoui, qui a deux garçons de 4 et 6 ans avec sa conjointe Béatrice Cormier, confirme que le partage se fait selon les forces de chacune. « Je suis forte sur l’organisation, dit Mme Dupont Chalaoui. Nous sommes toutes les deux médecins, mais j’ai parfois des journées libres parce que je fais des gardes de nuit. Béatrice travaille de 7 h 30 à 17 h 30 du lundi au vendredi et opère trois jours par semaine. Nous avons une gardienne à temps plein, mais c’est ma mère ou moi qui allons aux rendez-vous d’orthophonie, d’ergothérapie ou chez le dentiste. Je planifie l’agenda. Le pédiatre, on se le partage. »

Et les repas ? « J’avais ça dans ma cour jusqu’à l’année dernière, mais j’étais un peu tannée, alors on commande des repas prêts à cuisiner et la gardienne les prépare. Ça me libère de cette tâche. »

Médecins : la tradition perdure

Dans les couples de médecins aux États-Unis, les femmes sont encore plus souvent responsables des tâches domestiques, selon une étude publiée en avril dans la revue JAMA Surgery. Comme ces couples ont généralement de l’aide à la maison, les auteurs de l’étude ont cherché à comprendre qui, dans le couple, était responsable de l’organisation d’une dizaine de tâches (les repas, le ménage, les devoirs, les rendez-vous médicaux, trouver une gardienne si la nounou tombe malade…). 

Le partage des tâches s’est avéré particulièrement inégal chez les femmes de chirurgiens et les femmes dont le revenu familial était très élevé. Même chez les femmes dont le mari avait cessé temporairement de pratiquer la médecine pour élever les enfants, de 3 % à 4 % s’occupaient seules de la majorité de ces 10 tâches.