Une application de réalité virtuelle créée au Québec permet pour la première fois de se glisser dans la peau d’une personne autiste. Les pieds en haut se veut un outil pédagogique pour mieux comprendre les comportements des autistes et pour favoriser leur inclusion dans la société.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« On est toutes les deux mamans d’un enfant autiste. Notre obsession, c’était d’abord de comprendre nos enfants », explique Annick Daigneault, qui, avec Martine Asselin, a passé plus d’un an à réaliser Les pieds en haut.

PHOTO FOURNIE PAR LES PIEDS EN HAUT

Annick Daigneault et Martine Asselin, coréalisatrices du docufiction Les pieds en haut

« Ça a commencé avec une démarche de documentaire [sur l’autisme] et, rapidement, c’est devenu une obsession de le vivre de l’intérieur. Et la réalité virtuelle (RV) s’est imposée », explique Annick Daigneault. Artistes en arts médiatiques, les instigatrices ont trouvé différents partenaires comme Unlimited VR, boîte de production de vidéos immersives et interactives, pour mener à terme ce projet entièrement autofinancé.

« Depuis que mon fils Mael est petit, je me dis : “J’aimerais tellement ça, vivre une journée dans sa tête et son corps pour comprendre.” » 

En enfilant le casque de réalité virtuelle, on prend place dans la tête de Mathys, un jeune autiste. L’enfant de 5 ans joue dans le salon avec sa sœur pendant que sa mère prépare le souper. Durant un peu plus de cinq minutes, l’utilisateur est transporté dans la surcharge sensorielle que vivent à différents degrés les personnes autistes. Il perçoit les bruits du quotidien de façon amplifiée, doit détourner le regard pour comprendre le discours de sa mère ; l’enfant vit aussi des moments paisibles, de fascination et d’hyperconcentration. Le tout est narré par la voix intérieure de Mathys, qui explique sa perception différente de la vie.

Dans leur démarche, les réalisatrices ont rencontré des personnes autistes de tous âges et se sont inspirées de ces témoignages pour créer Mathys. D’autres personnes autistes ont aussi participé à la production et à la validation du docufiction. Le rôle de Mathys est d’ailleurs assuré par Théo, le fils de Martine. Trouve-t-il le résultat représentatif ?

« Tout le monde est différent, même les autistes. Ça fait que… tu sais… ça, ça représente plus Mael [le fils d’Annick]. Moi, j’aime les animaux, les monstres, tout ça… et dans la vidéo, le gars est fan de l’espace et des formes droites », répond franchement l’interprète.

« On a choisi un biais artistique. Donc, c’est une réinterprétation de ce qu’on nous a partagé comme information et on ne prétend pas que cette œuvre-là représente “l’autisme”. On prend le point de vue d’une personne autiste qu’on a créée », tient à préciser Mme Daigneault, qui souhaite maintenant faire vivre le projet à travers des ateliers-conférences dans les écoles primaires et secondaires, des organismes et même en milieu de travail.

« Mon frère, il est différent »

L’application du docufiction a été officiellement lancée cette semaine devant les écoliers de Rose-des-Vents, une école primaire alternative située rue Beaubien Est, dans Rosemont. Annick et Martine ont expliqué le principe de la différence — « Mon frère, il est différent. Et même si des fois il me grafigne, je vais toujours l’aimer », a spontanément ajouté Ilann, 7 ans, benjamin des enfants d’Annick — avant de présenter les lunettes de réalité virtuelle que les enfants et autres invités allaient enfiler durant ce premier atelier-conférence.

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L’application du docufiction Les pieds en haut a été officiellement lancée cette semaine à l’école primaire Rose-des-Vents, à Montréal.

« C’est super ! C’est très immersif, très efficace », a souligné Pascal Franco, coordonnateur de projet à la Fédération québécoise de l’autisme, après son expérience de RV. « Et avec les messages de prévention et de sensibilisation à la fin, c’est très bien et c’est simple pour les enfants. Puis ça permet de comprendre [la réalité des personnes autistes], pour nous, les neurotypiques. »

Les ateliers-conférences seront donnés par une personne autiste et une personne neurotypique, puis les participants pourront expérimenter le docufiction en enfilant un casque.

« Ça fait travailler un adulte autiste. Et ça ouvre le dialogue avec cette personne-là, en plus de faire vivre l’autisme de l’intérieur. Tout l’argent amassé servira à financer la phase suivante. On veut convaincre des gens que ce projet-là est plus que pertinent. Il est mobilisateur », affirme Annick Daigneault.

Des phases subséquentes illustrant différents moments de la vie, de l’enfance à l’âge adulte, sont en chantier. La prochaine, en animation 3D, est en phase de prototypage. L’expérience nécessitera une plus grande implication de l’utilisateur, appelé à démystifier une gestuelle propre à l’autisme.

« On a eu une subvention du Conseil des arts pour prototyper la phase 2, mais pour le premier, zéro. Et on n’a toujours pas d’argent pour aller plus loin que le prototype », explique Annick, ajoutant que « ce n’était pas facile de mobiliser le milieu culturel et de financer la suite ».

Le duo a ainsi lancé une campagne de sociofinancement et espère que la générosité de donateurs lui permettra de réaliser les autres phases du projet, qui a déjà remporté le prix Docunexion dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), ainsi que celui du Best Digital Creation Project à Sunny Side of the Docs, à La Rochelle, en France. Par ailleurs, l’application sera aussi bientôt offerte sur l’Apple Store pour les gens qui possèdent un casque de réalité virtuelle.

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